Le Prix Maintenon

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Le Prix Maintenon

Les corps insolubles, Garance Meillon

Ce roman n’est pas un roman. Il n’y a pas d’intrigue, pas de suspens, pas de fil conducteur logique, pas de question posée au début à laquelle on répondrait à la fin. Comme la vie. Ce n’est pas un roman, c’est une vie, et comme la vie, il n’expose pas des évènements qui se suivraient de façon implacablement logique. Car parfois, souvent, la vie est chaotique, irrationnelle, imprévisible. Mais toujours, on y cherche un sens, une raison logique et supérieure qui expliquerait les choses. On s’interroge, on veut des réponses.

Alice et Frédéric n’étaient pas nés pour se rencontrer. La première a quitté sa province pour monter danser à Paris et fréquente le petit milieu artistique de la capitale. Le second, fils d’immigré algérien, erre entre les barres de sa cité, l’héroïne et les petits larcins. Mais par hasard, un jour, ils se rencontrent. Plusieurs fois, Frédéric est parti. Il n’aurait pu être qu’une aventure exotique dans la vie d’Alice, mais à chaque fois il est revenu, à chaque fois, elle lui a pardonné, parce qu’ils s’aiment. Camille, de retour d’une soirée, accrochée à Samuel, traverse Paris sur la Ducati. Elle traverse le décor de la vie de ses parents, explore leur relation, leurs origines, leurs aspirations. Les évènements de leurs vies se répondent au travers des chapitres, liés et ponctués par la fuite en avant dans Paris de leur fille.

« Une moto n’est pas conçue pour les marches arrière :  Le conducteur doit la retourner pour aller dans l’autre sens, même sur 5 m. C’est comme une métaphore mais je ne sais pas de quoi, se dit Camille, tout en se demandant si elle est la seule à se poser ce genre de question, à trouver des métaphores pour ensuite en chercher les correspondances dans la vie. » Et pourtant, dans sa progression en avant, Camille retourne dans le passé. La correspondance qu’elle cherche, c‘est peut-être que pour pouvoir avancer, il faut retourner dans le passer pour le connaître et le comprendre. Dans le premier chapitre, au début de son trajet à moto, Camille est une femme de 30 ans indécise comme une jeune fille de 20. Elle a du mal à trouver sa place, à assumer ses origines juives, à se positionner par rapport à son couple, à identifier ses attentes, ses envies par rapport aux injonctions sociales. Dans le dernier chapitre, la moto avance et Camille s’est endormie : elle est sereine, décidée à prendre sa place, à accepter son héritage. « Paris contient mes parents dans chacune de ses pierres (…). Ils me la laissent en héritage. » p.248

Le lecteur suit les pensées de Camille. Elle ne retrace pas chronologiquement la vie de ses parents, non ; les idées émergent dans son esprit au gré des stimulations visuelles du chemin, au grès de ses pensées. C’est ainsi qu’est construit le roman. On pourrait presque lire le roman dans n’importe quel ordre, chaque chapitre explorant une thématique précise, indépendamment du chapitre précédent ou suivant, mais l’ensemble forme, finalement un tout cohérent, à l’image de la relation d’Alice et Frédéric. Chaque chapitre ébauche un aspect de leur personnalité au travers d’un évènement de leur vie. On apprend à les connaître petit à petit. On construit avec eux une relation comme on le ferait dans la vie. A chaque fois qu’on les rencontre, ils nous en disent un peu plus sur eux. De plus, la focalisation interne et omnisciente et le recours au discours indirect permettent d’avoir accès à leur vie intérieure et à leurs ressentis par rapport aux évènements. Le lecteur a une vue complète. Dans un chapitre, il aura la scène de la rencontre du point de vue d’Alice, puis dans un autre chapitre du point de vue de Frédéric. De plus, le style descriptif s’adapte au personnage central de chaque chapitre. Par exemple, les barres d’immeubles vues par Frédéric sont décrites ainsi : « en chacune [des fenêtres ouvertes] il voit la meurtrière d’une prison du Moyen Age. Il pense à Philippe et à ses livres de chevalerie. » On comprend bien que cette comparaison avec des meurtrières, c’est une réflexion que se fait Frédéric. La comparaison n’est pas neutre et objective, elle est pensée par le personnage. La métaphore n’est pas faite du point de vue objectif du narrateur omniscient mais du point de vue subjectif du personnage, Frédéric.  

Cependant, il y a une disparité de traitement entre Alice et Frédéric. De la part de Camille et de la part de l’auteur. Le personnage qui semble réellement au centre de ce roman, c’est Frédéric. Tout d’abord, après le chapitre introductif, c’est sur lui que s’ouvre le roman, sur son enfance et les violences qu’il a subies. On sait qu’il est mauvais à l’école, on connaît son adolescence au milieu des tours, on a un chapitre entier consacré au récit de sa relation avec sa première compagne, Estelle. On a le récit détaillé d’un accident qui l’a marqué, etc. Frédéric est présenté par l’auteur. Ensuite plusieurs chapitres sont consacrés exclusivement à la relation qu’entretient Camille avec son père et d’autres où elle expose ce qu’elle comprend de lui, ce qu’elle suppose de ses ressentis. Frédéric est présenté par Camille. Enfin, de nombreuses introspections d’Alice sont focalisées sur Frédéric, sur sa relation à lui. Frédéric est présenté par Alice. Cette multiplicité des regards portés sur Frédéric le rend énigmatique et nous le rend moins familier par rapport à Camille et Alice. En effet, nous connaissons les deux femmes aux travers de leurs pensées, nous les connaissons de l’intérieur, de la même façon que nous nous connaissons. Mais le monde intérieur de Frédéric est complété par ce qu’il renvoie au monde, aux autres. Cela crée une disproportion dans le traitement qui est fait des personnages. On connaît Alice et Camille, on est fasciné par Frédéric. Cela peut créer, par moment chez le lecteur une envie d’en savoir plus, envie qui sera insatisfaite.

Insatisfaite car l’auteur explique beaucoup en laissant peu de place à l’interprétation, notamment lorsqu’il s’agit des réactions et sentiments des personnages. Et cette abondance d’explications, loin de nous permettre de ressentir les choses, alourdit le discours et intellectualise les émotions : la mère d’Alice l’aide à faire sa valise pour l’Angleterre, le passage est long, on s’attarde sur les mains de cette mère, sur sa façon de plier, on l’observe et on pressent ce qui peut se passer en elle, on commence à le ressentir, sans l’intellectualiser, on se laisse gagner par l’émotion, mais la conclusion, une petite phrase coincée entre deux points, tombe comme un couperet : « elle savait qu’elle ne referait plus ces gestes. Elle disait adieu. ». On ressentait, maintenant on sait. C’est un roman psychologique, introspectif, mais qui laisse peu de place pour le lyrisme. L’auteur dit, explique, comme si elle avait peur que le lecteur ne comprenne pas exactement ce qu’elle veut transmettre. Paradoxalement, ce procédé, au lieu de permettre d’entrer pleinement dans les personnages, les éloigne de nous puisqu’il nous prive des émotions.

Cet aspect ultra descriptif a cependant l’avantage de ne pas tomber dans le pathos, puisque les sentiments sont intellectualisés. Une grande place est également laissée aux réflexions des personnages et notamment à leurs questionnements identitaires. C’est une question qui traverse tout le roman et qui sera plus ou moins explorée par tous les personnages. Cette notion des appartenances et de l’héritage culturel est notamment mise en exergue, bien sûr, par le couple que forment Alice et Frédéric et sera illustré par la scène du repas de famille à Dijon, chez les parents d’Alice d’une façon douce et assez touchante. Cette histoire d’amour de la petite bourgeoise qui sauve son loubard de la drogue aurait pu être un cliché, mais le traitement introspectif de leurs origines autorise la nuance. Frédéric regrette la francisation de son nom, et en même temps fantasme et désire la vie bien française d’une famille de province. Camille ne sait comment se positionner par rapport à ses origines juives, et les intègre finalement de façon très personnelle, différemment de son père.

C’est finalement un roman doux, qui explore deux vies à travers les yeux d’une troisième. Comme Camille se laisse aller dans sa fuite en avant à moto, le lecteur se laisse porter par les mots. Alice et Frédéric sont finalement peu présentés ensemble mais se répondent et s’enlacent au travers des chapitres qui s’entrecroisent. On en ressort rêveur et apaisé. 

Claire Desmazières

Garance Meillon, Les corps insolubles, Gallimard, 2021, 243 pages


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