Le Prix Maintenon

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Etre un chêne, sous l’écorce de Quercus, Laurent Tillon

Laurent Tillon nous livre au travers d’Être un chêne, sous l’écorce de Quercus, son premier roman. Ce biologiste et ingénieur forestier a souhaité dévoiler au grand public les mystère de la forêt qu’il côtoie chaque jour, en lui retraçant l’histoire d’un chêne, Quercus.

Quercus, c’est d’abord la moitié du nom scientifique du chêne sessile, Quercus petraea. C’est aussi et surtout, dans le cadre de ce roman, le nom donné par Laurent Tillon à son chêne, comme il aime à l’appeler. Il narre aux premières pages la relation qu’il a avec cet arbre découvert lors de son adolescence, qui a en quelque sorte participé à sa vocation d’ingénieur forestier, qui a sur lui un effet apaisant et qu’il considère somme toute « un peu comme un arbre-compagnon » (p. 15).

L’ouvrage s’ouvre ainsi sur une présentation de cette relation et de l’environnement de l’arbre. Autant la première partie se veut philosophique, autant la seconde apporte un côté plus scientifique afin de situer le lecteur dans l’environnement. Les deux parties, distinctes, sont néanmoins reliées par la poésie que l’auteur laisse transparaître dans ses propos et descriptions.

Cette introduction est prometteuse. Elle n’est cependant pas parfaite. En effet, la réflexion qui se veut philosophique sur la relation entre Laurent Tillon et Quercus a tendance à devenir trop spirituelle. L’auteur crée cette relation en un sens puisqu’il laisse entendre qu’elle ne peut venir de l’arbre, mais il laisse pourtant planer le doute qui l’habite. Il cherche à expliquer ce qui est pourtant indicible et ineffable.

« Puis la connexion. N’avez-vous jamais ressenti comme une liaison avec un autre être, différent de vous au point de ne jamais imaginer pouvoir le déchiffre dans son intégralité, dans son intégrité même ? Comme si on se comprenait sans se parler avec des mots, sans que des pensées précises se formalisent dans l’esprit. Mais il est là, à côté de moi, contre moi, comme on s’imprègne l’un de l’autre. Je me sens enveloppé. » (p.293)

On sent également une nette séparation entre la partie dite philosophique et celle plutôt scientifique, l’une n’interférant pas dans l’autre.

De même que l’introduction, la conclusion est scindée en deux parties principales, l’une philosophique et l’autre scientifique. Quelques phrases d’un acabit davantage spirituel clôturent le chapitre, et le roman.

Contrairement à l’introduction, la conclusion est porteuse d’un message fort, qui invite à reconsidérer notre vie humaine à l’aune de la forêt. Ainsi pour la conception humaine de la mort, « La mort est naturelle, elle fait partie du cycle. La disparition de l’un d’entre eux n’est donc pas vécu par Silva [la forêt] comme une tragédie, car ce qui compose cet organisme qui se délite après la mort retourne à Silva et ne fait que renforcer les autres. » (p. 290), ou à propos du confinement décidé en 2020 face à un virus « Nous, les hommes, nous refusons aujourd’hui cette coévolution avec les microbes et nous nous exposons au risque d’une perte progressive de résistance immunitaire à l’échelle de l’espèce humaine, par choix conscient et partagé sur l’ensemble de la Terre. » (p. 290)

Ainsi, l’introduction laisse espérer une histoire inspirée de faits scientifiques, émaillés de réflexions philosophiques justement placées. Pourtant, seule la conclusion se voit également gratifiée d’une réflexion quelque philosophique.

Cela semble regrettable, non que l’on veuille lire un essai philosophique, mais avec le temps que l’auteur a passé dans les forêts lui ayant offert une fine perception de ce que cette nature peut apporter à l’homme, émailler cette réflexion au fur et à mesure du récit au lieu de la grouper au tout début semblerait intéressant. Cela permettrait en outre de reposer l’esprit, au milieu des informations scientifiques présentées par l’auteur tout au long des chapitres.

Ceux-ci suivent la vie de Quercus, de sa naissance à nos jours. Chaque chapitre se présente de la même manière. Il porte le nom d’un être vivant, prénommé par le début de son nom scientifique, suivi de l’année où l’action se déroule. Ainsi, « Apodemus le mulot, 1780 » (p. 30).

Le chapitre s’ouvre ensuite sur une exergue qui résume en quelques lignes ce qui va se dérouler dans les pages suivantes. Puis débute le récit en tant que tel, qui permet au lecteur de suivre la croissance et la vie de Quercus, en suivant des instants de vie de l’être vivant dont le chapitre porte le nom.

Au fur et à mesure du récit, le lecteur découvre avec stupéfaction l’incroyable complexité du fonctionnement de l’arbre, tous les mécanismes mis en place afin de pallier sa principale faiblesse, l’immobilité, ainsi que ses relations nombreuses, insoupçonnées et puissantes avec tout le vivant qui l’entoure.

Laurent Tillon réussit le pari de faire comprendre au lecteur le fonctionnement d’un arbre durant sa vie, répartissant adroitement les informations, du plus simple au plus complexe. Il mêle ses explications à des passages plus historiques, qui nous font comprendre l’histoire de la gestion des forêts à la lumière de l’histoire du pays et à des passages de descriptions plus poétiques de la vie de la forêt.

Néanmoins, les descriptions et explications scientifiques sont nombreuses et requièrent une certaine concentration. Elles peuvent paraître quelquefois un peu lourdes au lecteur distrait qui a oublié le rôle de telle partie de l’arbre précédemment expliqué, ou bien à celui qui voit s’enchaîner sans respiration un long exposé.

Par ailleurs, et qui joue probablement, on peine à trouver un style propre dans l’écriture de Laurent Tillon, qui se laisse peut-être emporter par la passion et les connaissances qu’il a sur le sujet, au détriment de la forme.

On regrette l’utilisation abusive de guillemets par l’auteur, qui intervient notamment dès qu’il prête un comportement ou des sentiments qui ne peuvent être qu’humain à l’arbre. Ainsi, « La forme de chacune des branches détient une partie de la « mémoire » de Quercus » (p.148). Ces guillemets coupent la lecture, forçant à s’arrêter sur un mot qui ne nécessite pas autant de réflexion autour de lui. En effet, d’une part, l’auteur précise dès la deuxième page qu’il veut éviter de « plonge[r] en plein anthropomorphisme » et que « prêter des émotions et des sentiments humains [à l’arbre] ne lui rendrait pas service » (p.16) D’autre part, le lecteur se doute bien que la nature d’un arbre et celle d’un homme étant fondamentalement différentes, ledit arbre ne fonctionne évidemment pas ainsi et que c’est une manière de nous faire comprendre ce que l’auteur ressent. Enfin, si un mot a besoin de guillemets, il semble mieux valoir le remplacer ou formuler la phrase d’une manière différente afin d’énoncer clairement sa pensée.

C’est en ayant refermé ce roman que l’on prend réellement conscience de ce qu’il nous a apporté. L’expérience de lecture seule est intéressante et agréable – quoiqu’un peu longue par moment – mais le regard qui se pose sur le premier arbre que l’on aperçoit après cette lecture n’est plus le même. On ne voit plus juste un arbre, immuable ou presque, dont seul le feuillage change. C’est un être vivant, en compagnie duquel on a passé 290 pages, qui nous ont fait plonger au cœur même de sa vie, de ses luttes et de ses victoires. Quelqu’un, si l’on peut dire, que l’on comprend. On a presque l’impression d’avoir eu la chance inouïe d’être initié à un grand secret. D’avoir touché du bout du doigt ce qui se passe d’extraordinaire dans ces arbres. De pouvoir imaginer la puissance des milliards de minuscules interactions incessantes sous nos pieds. Et alors, ces arbres que l’on croise, on les analyse un peu. On s’inquiète pour eux. On les félicite intérieurement aussi. On s’apprivoise.

L’ouvrage de Laurent Tillon peut faire partie de ceux qui marquent durablement une vie, mais de manière inédite. Son but n’est pas de nous fasciner par la virtuosité de sa plume. Il nous offre une expérience de vie en accéléré. Concentre tout ce qu’il a appris sur ces êtres majestueux pour nous le donner et nous permettre de créer notre lien avec eux en connaissance de cause.

Cet roman est une clé. Ce n’est pas nécessairement elle que l’on retiendra – encore que le livre reste une belle référence accessible concernant la vie des arbres. C’est le monde dont elle nous a ouvert la porte, celui de ces géants immobiles, sentinelles de la nature.

Irène Salval

Laurent Tillon, Etre un chêne, sous l’écorce de Quercus, Editions Actes sud, 2021, 321 pages

 


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