Le Prix Maintenon

Menu
Menu
Logo Prix Maintenon

Le Prix Maintenon

De sel et de fumée, Agathe Saint-Maur

De sel et de fumée est le premier roman d’Agathe Saint-Maur, paru récemment chez Gallimard. Écrit par une jeune auteur, il nous fait entrer dans la peau d’un jeune homosexuel avec un réalisme frappant. Librement inspiré du fait divers de la mort de Clément Méric, survenue en 2013 lors d’une rixe en marge d’une Manif pour Tous, le roman n’est pas tant un manifeste militant que la peinture d’une période marquante de notre histoire récente. L’auteur invente Lucas M., jeune étudiant de Sciences Po et militant antifasciste en couple avec Samuel ; elle tire de cet événement tragique le récit d’une vie, ou plutôt de deux vies qui se croisent, pour parvenir au dénouement – que l’on connaît dès le début.

Le contexte est celui des premières manifestations s’opposant à l’ouverture du mariage aux personnes de même sexe. L’histoire se passe dans un Paris presque réduit à la mythique rue Saint-Guillaume, qui abrite au cœur du sixième arrondissement l’Institut d’études politiques (Sciences Po Paris). Connue pour mener depuis quelques années une politique d’ouverture à des profils différents, cette grande école se veut inclusive et accessible à des élèves boursiers, provinciaux, etc. C’est ainsi que Lucas, issu d’une famille populaire dans une petite ville, se retrouve propulsé dans ce monde qui lui est étranger. Il se lie rapidement d’amitié avec Samuel, qui est au contraire très intégré dans un certain microcosme de la gauche « caviar », et qui est lui aussi étudiant à Sciences Po. Le duo improbable devient vite inséparable : cours, travail, sorties et discussions interminables sont leur quotidien à deux (ou à trois, avec leur amie Marion). Samuel, au début fou amoureux de la belle et hautaine Victoire, est pourtant vite troublé par son ami masculin. Bisexuel assumé, il ne voit pas de problème à cette attirance – mis à part le fait que Lucas, lui, est plutôt du genre à conquérir avec succès la gent féminine. « Hétéronormé », le juge parfois avec attendrissement Samuel. Jusqu’au jour où… jusqu’au jour où Lucas se laisse glisser vers cette relation qu’il n’avait pas prévue, et tombe amoureux de la personne de Samuel sans avoir jamais auparavant considéré les hommes de cette manière.

Leur relation n’est pas si simple. Si Samuel se fait l’enseignant de son amant pour toutes choses charnelles, il s’efface souvent derrière la force de caractère de ce dernier. Le malaise de classe qu’il pouvait y avoir s’estompe progressivement devant l’assimilation réussie de Lucas. Celui-ci s’investit par ailleurs dans les luttes « antifascistes » et son éternel bandana rouge est le symbole de sa lutte permanente. Samuel de son côté est plus pacifiste, moins prompt à se lever pour défendre sa cause ; il n’apprécie guère les camarades manifestants de son ami, et ne se laisse convaincre de les rejoindre qu’à contrecœur.

Le récit est narré par la voix de Samuel, issu d’une famille de la bourgeoisie de gauche. La parole prend la forme d’un souvenir qui se déroule, sans grand respect de la chronologie des événements mais en jouant au contraire d’effets de surprise et de retours en arrière. Ce style donne à l’ouvrage un caractère éminemment poétique, puisque l’histoire d’amour, pourtant terminée dans le temps présent du narrateur, retrouve une vie et une réalité nouvelles, comme ressuscitée par le récit. Ce texte s’apparente pour moi à un renouvellement du genre du tombeau, hommage funèbre à une personne aimée. Mais c’est un tombeau très moderne, qui mêle les codes du roman et de la poésie en étant caractérisé par une grande vitalité dans son écriture.

Cette vitalité du souvenir fait d’ailleurs écho à la vie qui caractérise le personnage de Lucas. Paradoxalement, alors même que l’ouvrage s’ouvre sur sa mort tragique, le lecteur ressent le caractère et la personnalité du jeune homme, qui était plein de vie jusqu’au bout – puisque son décès est brutal et accidentel. Samuel décrit Lucas par ses actions plus que par de grands traits de caractère, et met en scène ses habitudes plutôt que de les lister. On découvre ainsi un garçon fantasque, bruyant, très présent et qui vivait pleinement, quitte à paraître excessif dans ses convictions ou ses manières de faire. La narration nous fait ressentir l’admiration de Samuel pour Lucas, au travers de nombreuses tournures hyperboliques que l’on pourrait qualifier de stylistiquement « amoureuses ». La seule occurrence d’une scène où le narrateur n’est pas présent, c’est celle qui précède la tragédie et éclaire le lecteur sur l’étendue du gâchis : juste avant sa mort, Lucas avait décidé de se réconcilier avec Samuel. Lorsqu’on l’a trouvé, sans vie sur le sol, il avait avec lui un paquet de viennoiseries, lui qui pensait que « des croissants peuvent toujours tout arranger ».

Ce roman possède une certaine beauté mais de nombreux éléments m’ont gênée à sa lecture. Le récit ne semble pas réellement tendre vers un but romanesque, la situation initiale et les péripéties ne sont pas très clairement compréhensibles au premier abord. En outre, le personnage au centre de l’évocation du narrateur nous demeure paradoxalement assez étranger et jamais réellement sympathique. Enfin, le langage employé est, à de nombreuses reprises, d’un registre et d’un niveau très bas, certaines scènes tendant presque à des descriptions pornographiques.

Plus que de raconter une histoire, l’auteur (par le truchement de son narrateur) raconte un personnage. La nuance est importante : la peinture physique, intellectuelle et plus généralement du caractère prennent donc le pas sur l’intrigue. Raconter quelqu’un et non quelque chose, c’est s’attacher à le faire revivre – mais ce n’est pas forcément retracer le fil des événements qui ont émaillé sa vie. La narration prend en effet exemple sur la mémoire humaine, peu fiable et liée aux stimuli et émotions qui peuvent faire rejaillir les souvenirs dans un désordre apparent. On pourrait presque rapprocher ce style de narration du stream of consciousness anglais, cette écriture sous la forme d’un flux continu de la pensée tels que l’ont popularisé James Joyce ou Virginia Woolf notamment.

Le personnage de Lucas nous demeure finalement un peu flou ; on ne comprend pas tellement qui il est, comment il est, pourquoi il est ainsi. Il est difficile au lecteur d’en tracer les contours, alors même que l’amant de Samuel est le héros du livre. Tout se passe comme si les yeux du narrateur étaient trop brouillés par les larmes, piqués par leur sel et aveuglés par les fumées des manifestations pour nous donner une image suffisamment nette de celui dont il ne cesse de parler. L’image que l’on s’en fait est peut-être mimétique de celle qu’en garde Samuel, à savoir une image qui s’efface et qui s’en va au loin, puisque l’original n’est plus. Nous rentrons davantage dans la personnalité du narrateur, et c’est, en définitive, le processus de deuil et l’idée de la perte qui sont au cœur du récit.

Le langage est selon moi inutilement cru et direct. Les scènes décrites par l’auteur n’invitent pas à la beauté, elles nous plongent au contraire dans un univers sexuel sans beaucoup d’érotisme, et semblent résumer l’amour charnel à des considérations pratiques – d’autant plus complexes que les protagonistes sont deux hommes. Les ébats des deux amants sont ainsi décrits à de nombreuses reprises, ce qui ne concourt pas nécessairement à une élévation de l’esprit du lecteur.

De sel et de fumée. Le sel, c’est le sel de la vie de Lucas, celui de sa relation avec Samuel et celui dont il saupoudrait chaque moment ; le sel de leurs corps aussi. La fumée, c’est celle des manifs bien sûr, ces fumigènes que l’on brandit quelle que soit la lutte, pour marquer les esprits. Mais c’est aussi la fumée des cigarettes et des joints qui embrument les soirées jusqu’au petit matin, et le brouillard qui floute les contours d’une relation longue à s’assumer, et naviguant dans les eaux troubles d’une amitié fusionnelle. Cette âcreté commune au sel et à la fumée parfume tout le livre, car le deuil de Samuel est terrible et déroutant : avant de mourir, Lucas ne l’aimait plus. Faut-il faire le deuil de son amour ou le deuil de sa présence ? La rancœur d’avant sa mort a-t-elle encore un sens maintenant qu’il n’est plus ? Il n’est rien, il n’a pas de statut : qui est-il pour le pleurer ?

De sel et de fumée. Ce roman possède le sel de l’originalité, la saveur d’un premier roman qui surprend son lecteur, le goût plaisant d’un style abouti et le piquant de réflexions qui nous font sortir de nos retranchements, et envisager un point de vue que l’on n’a peut-être jamais imaginé.

Mais c’est aussi un roman qui se complaît dans la fumée d’une relation peu saine, dans les brumes d’un langage souvent vulgaire et de descriptions parfois choquantes. Les personnages militants manquent d’ouverture d’esprit envers ceux qui ne partagent pas leurs opinions, et le ton du récit place le « camp du bien » de manière très partiale. Fumée enfin dans le brouillard qui caractérise la narration et surtout la chronologie, qui ne suit pas une trame ordonnée mais fait des bons dans le temps en une mode plus poétique que romanesque.

Armance de sainte Aimée

Agathe Saint-Maur, De sel et de fumée, Gallimard, janvier 2021, 240 pages

 


Retour à la liste