Le Prix Maintenon

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Le Prix Maintenon

Ces orages-là, Sandrine Colette

Dans son neuvième roman Sandrine Colette, auteure déjà plusieurs fois récompensée, s’attache à un sujet d’actualité : la relation toxique, l’emprise, les victimes des « pervers narcissiques ». Connue pour des thrillers, des romans aux ambiances noires, sans beaucoup d’espoir, elle utilise ici tout son savoir-faire dans un roman plus lent et plus introspectif.

On découvre Clémence alors qu’elle vient de s’échapper d’une relation toxique dans laquelle elle s’enlisait depuis trois ans.  Physiquement libérée de Thomas, il lui reste à s’en libérer psychologiquement, et c’est tout le sujet du roman. L’emprise. La présence constante de l’agresseur, malgré son absence physique, malgré la fuite. Sa prise de possession de l’être de Clémence. L’obsession.

Clémence s’est enfuie, sans prévenir, sans laisser d’adresse, avec l’espoir de ne jamais être retrouvée. Elle essaie de reprendre un quotidien simple, dans lequel elle se jette avec désespoir, incapable de penser à un quelconque avenir, et toujours obsédée par son passé, dont on découvre peu à peu l’horreur, par des analepses qui nous entraînent toujours plus loin que l’inimaginable. On comprend peu à peu ce qui l’a détruite, comment Thomas s’y est pris pour lui faire accepter l’inacceptable, pourquoi elle a désormais si peur du noir et de la nuit. On entrevoie aussi les raisons qui ont pu faire qu’elle, puisse devenir une proie : les violences dans son enfance, le sentiment de culpabilité de ne pas avoir pu défendre sa mère. Et l’on suit Clémence qui se débat avec elle-même, au fond d’elle-même, qui se bat contre son emprise, contre elle-même plus que contre Thomas.

Avec un style lacunaire, chirurgicale, la romancière nous fait entrer dans l’esprit de Clémence et toucher du doigt la réalité de l’emprise, de l’obsession, qui expliquent pourquoi parfois lutter devient trop difficile, pourquoi il peut être plus simple d’abandonner, de revenir auprès de cet homme, qui pourtant l’a terrorisée, l’a réduite à néant.

Pour l’aider dans sa reconstruction, il lui reste son présent : son travail de boulangère, une infinie solitude, une irréparable souffrance… et son voisin, Gabriel également amoché par la vie, qui s’attache à la faire parler pour qu’elle ne sombre pas.

Dans la première partie du roman il n’y a pas d’intrigue propre au Thriller, pas de rebondissement, peu d’événements, mais une question qui oriente tout le roman, Clémence saura-t-elle s’échapper durablement de cette emprise, Saura-t-elle se reconstruire ?

Dans cette description en huis clos à l’intérieure d’un être, l’auteur nous tient et c’est au contraire lorsque vers la fin du roman des événements se produisent que l’histoire perd en crédibilité : une succession de péripéties, de retournements de situation, et de découvertes sur des personnages que Clémence croise depuis toujours accélèrent brusquement la fin et la rédemption … jusqu’à ce que le dernier chapitre nous renferme dans le désespoir et répondre définitivement « non » aux deux questions précédentes.

Ce roman nous fait espérer la lumière sans jamais nous la donner, et referme définitivement la porte lorsqu’on croyait l’atteindre. La résilience, qu’on attend pour Clémence, à laquelle elle travaille, que Gabriel voudrait lui faire trouver, au bout de plusieurs mois de combat, Clémence n’y parviendra pas. Ce qui la fait tenir, contrairement à ce que pourrait présager le choix de son prénom, c’est sa colère. La seule chose qui la fait encore vivre, qui lui donne le sursaut de force qu’elle croyait ne plus avoir et ce par quoi elle décidera de se sauver en la transformant en vengeance. 

Même Gabriel, le personnage lumineux du roman, celui qui est présenté comme le thérapeute, l’ange gardien, est finalement, à mieux y regarder, le plus désespéré, le plus désespérant peut être, cherchant dans les autres le pardon qu’il ne pourra jamais s’accorder.

Ce roman se lit rapidement, avec une grande facilité. Le style y est très simple. Sandrine Colette utilise des phrases très courtes, souvent nominales, parfois inachevées. Elle use et abuse de la ponctuation pour mettre en valeur des mots, couper les rythmes. Si cela contribue à mettre certains mots en valeur, à suivre le souffle court de Clémence, cela s’apparente parfois juste à des erreurs de syntaxe, à une construction inachevée de la pensée.

Un roman psychologique, mais qui ne s’attache pas à la psychologie des personnages. Ceux-ci, quoique peu nombreux ne sont que très succinctement exploités : il y a le pervers manipulateur, le collègue sympathique, le voisin sauveur qui a lui-même vécu un drame, et Clémence. On n’ira pas plus loin, sur aucun d’entre eux car ce ne sont pas les personnages les héros du roman, mais bien l’emprise et la noirceur.

Le thème du livre, extrêmement dans l’air du temps, pourrait faire craindre le cliché et les larmoyantes redites. Il y échappe de peu grâce au récit très intimiste, mais pas assez pour permettre aux personnages d’exister en dehors du rôle que leur donne l’emprise.

Louise Fournier

Sandrine Colette, Ces orages-là, Editions J.-C. Lattès, 2021, 300 pages


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