Le Prix Maintenon

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Le Prix Maintenon

Ce monde est tellement beau, Sébastien Lapaque

« Ce monde est tellement beau, cependant. Ses merveilles méritent d’être chantées par une voix profonde, ignorée, une voix forte et claire, pure et fraîche comme un ruisseau de printemps. La voix du cœur, oubliée. »

Emerveillement et contemplation, telles sont les impressions laissées par ce livre, dès les premières lignes écrites dans une langue charmante bien qu’un peu répétitive.

Lazare, le narrateur, est professeur d’histoire-géographie dans un lycée parisien. C’est un homme cultivé et curieux mais qui s’est laissé enliser dans une vie monotone et médiocre sans le moindre idéal. Cependant, un événement inattendu va soudain l’éveiller de sa torpeur : sa compagne Béatrice le quitte sans explication et Lazare bien qu’affecté par ce drame personnel va le dépasser pour remettre en question la totalité du monde dans lequel nous vivons : une société mercantile qui ne cherche pas à grandir les hommes mais à les endormir dans un bonheur superficiel fait de confort matériel, sans transcendance, sans espoir, sans émerveillement. Cette rupture soudaine et survenue de façon injuste va raviver en Lazare d’autres plaies plus anciennes : il se rappelle la relation bancale avec son père, la lente descente aux enfers de sa mère suite au divorce de ses parents, le mépris affiché à son égard par sa belle famille, qui ne croit qu’au pouvoir de l’argent et ne peut comprendre la condition humble d’un simple professeur d’histoire-géographie consacré à la transmission de savoirs jugés inutiles. Il fait également l’autopsie de son couple avec Béatrice, en analyse la pauvreté et les manquements : son absence d’engagement et sa passivité face aux exigences de sa compagne prête à tout pour avoir un enfant. Ce drame personnel est aussi l’occasion pour lui d’arracher brutalement le masque candide qui l’empêchait d’observer objectivement notre monde qu’il renomme « l’Immonde ».

Heureusement, Lazare ne s’enferme pas dans une introspection malsaine et dans un cynisme désabusé face au monde. Au gré de ses amitiés et de rencontres enchanteresses, il se laisse peu à peu mener vers autre chose, une véritable naissance spirituelle et une découverte de Dieu. Ces amitiés et ces rencontres, c’est Saint-Roy, ce professeur de français anti-conformiste, qui après sa mort accidentelle viendra visiter son ami dans les songes ; Walter et son frère Xavier dont le mode de vie naturel réconciliera Lazare avec la beauté de la nature et donc du monde ; Lucie, la jeune femme amoureuse des oiseaux et de Shakespeare ; Denis, cet apôtre du bonheur artificiel soudain revenu à l’essentiel ; le frère Odon à l’esprit simple et contemplatif ; et surtout Dieu rencontré par hasard lors d’une visite inattendue à la cathédrale de Chartres, oubliée depuis son enfance.

Pourtant, le récit laisse un petit goût de déception et d’inachevé : le personnage principal, bien qu’éveillé intellectuellement et spirituellement, semble demeurer engoncé dans cette passivité qui a tué son couple. On aurait attendu de sa part une énergie nouvelle pour avoir enfin une conversation à cœur ouvert avec son père, avant qu’il ne soit trop tard, un courage renouvelé pour être à l’initiative d’une explication avec sa compagne, un esprit combattif pour retrouver Lucie, la femme aux oiseaux, et ne pas la laisser disparaître de son existence aussi soudainement qu’elle y est entrée. Au lieu de reprendre sa vie en main concrètement, et de donner corps à sa nouvelle naissance, Lazare se contente de poser un regard contemplatif sur le monde qui l’entoure et d’en déceler la beauté et la poésie. C’est charmant et très beau mais cela n’est pas suffisant.

Le livre s’achève tout de même comme une promesse, comme un nouveau départ, et le nom donné au narrateur prend tout son sens, puisqu’à la fin du récit, Lazare se lève pour accomplir un pèlerinage. Peut-être que cette marche physique lui donnera l’occasion d’incarner dans la réalité le changement qui s’est opéré en lui.

Ce roman est un long monologue du narrateur, un dialogue intérieur qui s’entame sur une louange à la beauté du monde, et est organisé en trois partie : la première correspondant au choc psychologique lié à sa rupture et au désaveuglement soudain face à la société actuelle, la deuxième est un cheminement vers un idéal encore indéfini et la troisième est une réponse et une renaissance.

Cependant l’action met un peu de temps à se mettre en place : après un début fort poétique, l’auteur nous présente alternativement critique de la société et retour sur soi du narrateur de façon un peu redondante, sans que l’on en vienne rapidement aux faits et au déroulement de sa vie : ceux-ci sont plusieurs fois suggérés avant d’être enfin expliqués simplement.

Malgré ces quelques défauts et un style légèrement répétitif, la lecture de ce roman est un réel plaisir : la langue est riche de vocabulaire aux nombreux adjectifs, de références littéraires qui s’insèrent naturellement au fil des conversations des personnages cultivés et qui font écho à la vie de Lazare, d’images poétiques qui donnent envie de retourner dans la nature et de contempler à nouveau la beauté des petites choses du quotidien. Sur le fond, le voyage intérieur de Lazare est également fort satisfaisant : loin de se contenter de ressasser ses douleurs et ses épreuves, le narrateur en fait une force et choisit de regarder le monde avec un regard d’enfant, sans tomber dans la facilité de devenir cynique et désabusé.

Marie Vermande

Sébastien Lapaque, Ce monde est tellement beau, Editions Actes Sud, 2021, 336 pages

 

 


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