Le Prix Maintenon

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Le Prix Maintenon

Never Mind, Gwenaële Robert

Nous sommes à Paris dans les années 1800, sous le Consulat -cette période de transition moins connue, bâtie sur les cendres encore fumantes de la Révolution française- ; Napoléon n’est pas encore empereur. Dans cette espèce d’entre-deux, toutes les espérances sont permises aux partis politiques, à la fois aux Jacobins qui voudraient établir une république, et à la fois aux monarchistes qui aimeraient rétablir la royauté.

Le roman met en scène trois protagonistes principaux : Napoléon, Fouché son ministre et Joseph de Limoëlan. Joseph, jeune homme volontaire et passionné, a vu sa famille déchirée par la Révolution : son père guillotiné, ses frères exilés ; quant à sa mère, elle s’est rangée aux idées révolutionnaires. « La chevalerie de ses ancêtres bouillonnait dans son sang (…), il n’avait plus d’avenir, le passé seul lui était doux : c’était le profil idéal pour servir jusqu’à la mort une cause dont il devinait confusément qu’elle était perdue sans vouloir jamais l’admettre.» Il ne vit que pour sa cause et s’interdit d’être heureux ; on le voit quand, la veille de Noël, il se rend au bal des Martyrs, et fait la connaissance d’une certaine Laure de Saint Chef : « et soudain, il est pris d’un vertige en pensant à cet amour qu’il pourrait lui jurer, sur l’heure, s’il n’avait un consul à abattre, un régime à renverser. Une vie à foutre en l’air dès demain. » page 60

Il décide donc d’organiser un attentat contre Napoléon la nuit de Noël rue Saint Nicaise. Avec ses complices, ils veulent faire sauter l’escorte et la voiture blindée à l’aide de la Machine infernale. L’un deux, Saint Réjant, réquisitionne une fillette vêtue de haillons pour tenir la bride de la carriole où se trouve la Machine infernale. Limoëlan aperçoit l’enfant et, troublé, en oublie de donner le signal. Au moment où le convoi passe, Saint Réjant finit par allumer la mèche mais il a quelques secondes de retard et l’explosion a lieu après le passage du convoi : Napoléon est sain et sauf. L’attentat fera de nombreuses victimes. Désespéré d’avoir manqué son coup, et profondément choqué par la mort de la fillette innocente,  Limoëlan se jette dans la Seine mais il ne se noie pas : Fouché n’a de cesse de le chercher car il est persuadé qu’il est vivant. Napoléon pense que c’est un coup des Jacobins et ordonne à Fouché d’arrêter en masse tous les suspects. S’ensuivent une série d’arrestations arbitraires, sans vrai procès, des déportations en masse aux Seychelles d’une centaine d’innocents.

Sur les trois coupables, seul Limoëlan réussit à échapper aux mains de la police ; son oncle, le Père de Clorivière, après l’avoir entendu en confession, l’aide à se cacher. A partir de là, Joseph vit un vrai supplice intérieur, rongé par le remords, hanté par tous les morts dont il est responsable. Aidé par sa sœur, il se réfugie dans le manoir familial en Bretagne avant de pouvoir embarquer pour l’Amérique sous un faux nom. Il rentrera au séminaire et vivra en expiation de ses péchés qu’il confessera une dernière fois au moment de remettre son âme à Dieu.

Il est malheureusement bien rare aujourd’hui de découvrir des romans aussi prenants et bien écrits.

Gwenaële Robert s’excuse au début de son livre des « libertés prises avec l’histoire pour les besoins de la fiction » mais son roman est particulièrement bien « sourcé ». La mise en scène de l’attentat, par exemple, fournit tellement de détails que je ne peux y voir une absence de rigueur. Comme elle le dit dans l’une de ses conférences, l’avantage du roman historique est que l’on puisse, à partir de faits réels, faire revivre des personnages, leur inventer une vie et ainsi nous peindre un tableau des petites gens de l’époque tout en s’appuyant sur des faits historiques. Son récit en fourmille et c’est ce qui le rend vivant. Cela n’enlève rien à la rigueur du contexte historique. On sent donc à la lecture de ce roman, une maîtrise et une grande connaissance de la période historique qu’elle a choisie pour fond. Jusque dans les détails : « en ce soir du 2 nivôse 1800, il (Joseph) se prépare. Avec soin : gilet vert « pomme pas mûre » – la couleur du comte d’Artois -, large cravate de soie blanche, redingote noire ornée de dix-sept boutons – un hommage à Louis XVII, le petit Roi martyr. »

Que dire de l’intrigue sinon qu’elle est captivante car bien maîtrisée également. On suit très facilement l’action : l’histoire des trois protagonistes se mêle habilement à celles plus courtes des petites gens. On est tenu en haleine tout le long du récit car on s’attache à chacun des personnages et l’on voudrait savoir ce qui leur arrive ensuite. Le rythme est vif, ordonné ; le système narratif crée des enchaînements entre les courts chapitres et accroche le lecteur : fin du chapitre 62 : « Plus rien ne compte sinon (…) sa petite main chaude qu’il tient fermement dans la sienne.» début du chapitre 63 : « Il la tient toujours des années plus tard.»

L’évolution psychologique de Joseph de Limoëlan est très intéressante : il nous est dépeint au début comme un jeune homme un peu fou, enflammé par ses idéaux, toujours à contre-courant. L’attentat de Napoléon va totalement le transformer. Il ne changera pas de camp, ça non, mais il  comprend la vanité de son combat tel qu’il le menait. Sa rage s’effondre avec la mort de cette enfant innocente : « Une transformation, une métamorphose. Ne jamais devenir semblable à ce qu’il était. Être sauvé du dégoût de lui-même, de sa lassitude, de son impuissance. Du néant de sa vie.» page 127

Son oncle prêtre est pour beaucoup dans cette transformation et Joseph va se laisser façonner par Dieu : « Alors c’est la grande saignée, sans ventouses, sans sangsues, Dieu opère à cœur ouvert pour creuser dans sa poitrine un trou où loger sa miséricorde.» page 239

Intéressant aussi est le contraste entre l’invulnérabilité de Napoléon: « il se demande s’ils n’ont pas raison, au fond, ceux qui prétendent qu’il est immortel.» et le triste sort, la passivité des petites gens accablés par le malheur et incapables de s’en sortir. L’auteur fait alterner ces deux tableaux avec beaucoup de finesse pour accentuer l’injustice de cette époque.

Gwenaele Robert manie admirablement bien la langue française et nombreux sont les lecteurs qui ont dû ouvrir un dictionnaire pour découvrir un terme nouveau tellement approprié au contexte. L’auteur a le don de trouver le mot juste. Son texte est travaillé. Elle use de nombreuses allégories : « Les mots roulent tout seuls, dans l’éboulement du péché, comme s’ils cherchaient à tâtons l’abîme de la miséricorde.» page 154 ou encore : « sous ses pas, la Seine roule ses masses d’encre (…) Il ôte sa blouse de maquignon et la jette dans la Seine. L’étoffe se déplie en vol, flotte longtemps dans les airs comme une méduse de toile suspendue.» page 107

Bien plus qu’une simple fresque historique, le roman invite à la réflexion sur la religion, l’amour, la justice, la place de l’idéal dans la vie, la politique, ou encore l’art avec, par exemple, cette citation : « peut-être que pour créer, il faut un fond d’idéal, une vague croyance en l’homme. L’aventure politique avait saccagé la sienne.» page 120.

Pour conclure, nous aimerions insister sur la beauté littéraire de cette œuvre: l’intrigue est admirablement bien menée, le style est travaillé sans être pompeux. Le roman ouvre sur un large champ de réflexions et, par là-même, a un impact sur notre vie quotidienne, un impact dans l’intime de la vie du lecteur. Si notre but est de « chercher des auteurs qui travaillent à nous faire goûter la finesse de leur travail ainsi que la grandeur du monde dans lequel nous vivons ou voulons vivre, c’est-à-dire qui fassent, selon la belle métaphore proustienne, des cathédrales – des édifices complets où chaque détail contribue à la beauté de l’ensemble et s’efforce de nous élever » – alors ce roman mérite d’être récompensé.

Azylis de Fombrauge

Gwenaële Robert, Never Mind, Editions Robert Laffont, Collection Les Passe-Murailles, 352 pages

 


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