Le Prix Maintenon

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Les Lendemains, Mélissa Da Costa

Maison abandonnée, passé trouble, vêtements de deuil : dès le début de son roman, Mélissa Da Costa plonge le lecteur dans une atmosphère de mystère et de suspens qui, loin d’être déplaisante, permet de lancer l’action in medias res. De fait, Amande, l’héroïne, semble perdue tout autant que l’est le lecteur. Très rapidement, elle conclut l’achat d’une bâtisse retirée dans la campagne auvergnate et semble se préparer à une longue survie. Son seul désir est de fuir : fuir un passé, fuir les relations humaines, fuir les nécessités de la vie. Ainsi à l’écart du monde, Amande peut enfin laisser libre court à sa tristesse et vivre son deuil.

Au fil des journées et à travers l’évocation des souvenirs d’Amande, le lecteur découvre avec intérêt le drame dont il est question : à quelques jours de son mariage, Benjamin, son fiancé, a été victime d’un accident de la route et en est décédé. Sous le choc, Amande, alors enceinte d’une petite Manon, accoucha d’un bébé mort-né. Depuis cette tragédie, le monde s’est arrêté pour Amande. Car Amande refuse de tourner la page ; la solitude dans sa petite maison isolée est alors son seul refuge : elle se laisse peu à peu noyer par son chagrin.

Pourtant la découverte de vieux calendriers annotés d’indications horticoles par l’ancienne propriétaire des lieux trouble le court de sa vie. Frénétiquement, Amande se lance dans l’entretien de son jardin et dans la confection d’un potager ; ce contact avec la nature lui permet alors de reprendre vie. Et c’est avec satisfaction qu’après quelques jours de tête-à-tête avec son potager, Amande a rempli son premier objectif : elle est parvenue à « laisser entrer » chez elle la nature, tantôt la lumière, tantôt un papillon, tantôt un chat. Elle reprend contact avec ses beaux-parents, Anne et Richard, avec son beau-frère, Yann, et son épouse Cassandra. Les adolescents de la Maison de la jeunesse et de la culture, dont Benjamin s’occupait, lui proposent gentiment leur aide. C’est là la seule famille d’Amande, ses uniques proches. Soudain, un personnage inattendu fait irruption sur cette triste scène endeuillée : c’est Julie Hugues, la fille de la défunte propriétaire de la maison d’Amande. Elle arrive à l’improviste chez elle pour récupérer de vieux effets de sa mère, et noue peu à peu une étrange amitié avec Amande…

Paradoxalement, c’est cette nouvelle venue, seul personnage que Benjamin n’a pas connu de son vivant, qui aidera Amande à reprendre vie et à redécouvrir les relations humaines. Malgré la désinvolture et le caractère si imprévisible de Julie qui contrastent avec la personnalité d’Amande, les deux femmes vont peu à peu devenir inséparables.

La lente renaissance d’Amande que Melissa Da Costa nous conte dans son livre est vraiment fabuleuse et pleine d’espérance. C’est d’ailleurs ce que promettait le titre « Les Lendemains » : à la fois de l’espoir, mais aussi du mystère. Car de quel lendemain parle-t-on ? Dès le début du roman, en entrant dans l’atmosphère nébuleuse de la maison auvergnate, le lecteur comprend le titre de même qu’il saisit le secret qui plane autour d’Amande. La jeune femme a perdu les deux êtres qui lui étaient le plus chers, elle va donc se relever lentement de cette épreuve ; les jours se succèderont, et iront en s’améliorant, vers un lendemain qui résonne comme une promesse d’avenir. Le roman remplit les horizons d’attente du lecteur annoncés par un tel titre. Pourtant, malgré cette intuition, ce n’est qu’à la toute fin que le titre prend tout son sens : alors qu’Amande est au téléphone avec la mairie pour annoncer sa démission, elle leur indique son changement d’adresse : « J’habite chemin des Lendemains, Saint-Pierre-le-Chastel » (p. 343). Aussi simple soit-elle, cette phrase est une véritable révélation sur laquelle Mélissa Da Costa joue merveilleusement pour divulguer à son lecteur la signification exacte de son roman : les lendemains, ce sont cette maison perdue dans la campagne, ce lieu paisible auquel Amande doit sa résurrection.

Ainsi Mélissa Da Costa réussit à jouer avec son lecteur et maitrise pleinement l’intrigue de son roman : le titre expectatif se réalise tout au long du récit. Afin d’éclairer le passé mystérieux de la protagoniste, l’auteur a recours à plusieurs analepses qui permettent également d’entretenir le chagrin d’Amande, tout en incitant le lecteur à y prendre part. De cette façon, Mélissa Da Costa construit un roman très émouvant, parfois étouffant tellement le style d’écriture concorde parfaitement avec la psychologie et les émotions du personnage principale. Cette parfaite subordination est rendue possible par l’emploi constant de la première personne du singulier. Toutefois, malgré cette situation d’énonciation interne, le roman reste très agréable et ne connaît pas de dérives trop subjectives, ni de tentatives de courant de conscience. Cette réussite est sans doute due aux phrases courtes qui martèlent le roman en suivant la pensée de la protagoniste. De fait, les phrases sont brèves, souvent nominales ; Mélissa Da Costa emploie un style d’écriture plutôt simple, qui, à défaut de raffinement littéraire, a le mérite d’être efficace. De même, les personnages sont peu nombreux et se comptent aisément sur les doigts de la main : l’auteur ne s’embarrasse pas de l’inutile.

Néanmoins, un point négatif doit être relevé : il s’agit du culte qu’Amande rend à un pin sacré, puis à la lune, et même aux ombres. Cette habitude, ajoutée à des manies compulsives qui semblaient jusque-là inoffensives, discréditent quelque peu la personnalité d’Amande. Comment prendre au sérieux un personnage qui accroche des rubans aux arbres et dialogue avec la lune ? Certes ces actes ont sûrement un sens religieux ou une signification bouddhiste et permettent à la jeune femme déboussolée de se raccrocher à un univers spirituel pour mieux accepter son double deuil. Toutefois, ces comportements deviennent obsessionnels et superflus, et dénotent avec l’harmonieuse simplicité de l’ensemble du roman.

Mais mis à part ce défaut qui gangrène et ralentit l’action, Les Lendemains forment un véritable hymne à la nature, un chant d’espérance émouvant qui invite le lecteur à la simplicité et à un retour à l’essentiel. Cette thématique est d’ailleurs toujours très présente dans les romans de Mélissa Da Costa, en témoignent Tout le Bleu du ciel, autre roman paru quelques jours avant Les Lendemains.

Etiennette de La Ruffle

Mélissa Da Costa, Les Lendemains, Editions Albin Michel, 2020, 352 pages

 


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