Le Prix Maintenon

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Le Prix Maintenon

Erika Sattler, Hervé Bel

Une simple couverture blanche, immaculée rappelle les paysages enneigés de la Pologne. Au centre en grosses lettres noires le titre de ce livre : Erika Sattler, une broche en diamant et pierres roses jouxte ces noms, en forme d’aigle et de croix gammée. Cette simple mise en page nous mène déjà en plein cœur de l’histoire que content ces trois cents pages, dans un style épuré et cru, des phrases claires et brèves, écrites noire sur blanc, un mot, un nom, une vérité cinglante qui fait froid dans le dos : Erika Sattler ou l’incarnation du Mal. Si les yeux du lecteur s’attardent sur cette couverture blanche avant d’ouvrir ce récit, les pensées qui le hantent au moment de refermer son roman sont loin d’être aussi pures, emmêlées dans une brume indescriptible où sont enchevêtrés dégoût, vide, déception et en même temps fascination. 

Dans son ouvrage, Hervé Bel fait de son héroïne Erika l’incarnation de la perversion, de l’égoïsme et du mal. Cette histoire débute une journée de 1944 dans un camp de juifs en Pologne. Un prisonnier oublié parvient à s’évader, aidé d’un officier SS, Paul Sattler. En parallèle Erika s’embarque dans un camion pour la gare de Posen d’où elle pourra regagner Berlin. Depuis quelques semaines les Russes avancent, ne laissant d’autres choix aux allemands, installés depuis quelques années dans cette partie de la Pologne, que de déguerpir. 

Le Reich s’effondre mais Erika y croit encore. Rien ne pourra éradiquer la race supérieure aryenne. « Heil Hitler » jure-t-elle. Dans sa fuite, Erika découvre la cruauté des russes, viols, massacres en masse. Certains officiers et soldats allemands ont beau lui dire qu’ils n’ont que la monnaie de leurs pièces, « Frau Sattler » n’y croit pas. Les juifs, cette sous-race, l’ont bien mérité pense-t-elle. Après tout ce sont eux les fautifs, le noyau puissant prêt à saboter le Reich ! Erika est national-socialiste, elle dénonce son beau-frère aux propos libéraux, abandonnera son mari à la SS sans sourciller, heureuse de se débarrasser de ce fardeau. Elle lui avait déclaré un jour : « Arrête avec tes je t’aime. Si vraiment on aimait les gens on mourrait de chagrin (…) or on survit, c’est bien la preuve que l’on aime personne. » 

Erika Sattler n’aime pas. Elle profite des autres, de sa beauté. Elle appâte, séduit et jette ! Elle trompera Paul avec un officier aussi cruel qu’elle, Gerd, qu’on verra par la suite acheminer Paul dans le convoi de prisonniers juifs qui se rend à Posen. Erika sera indifférente à la mort de son « ami » Eisenkopf qui mourra pour lui éviter un viol, la veille du cessez-le-feu. Elle n’aura de pitié que pour Albert, jeune garçon recueilli après la mort de sa mère Katherine, dont Erika ne se souviendra avec dégoût que de la silhouette longiligne et de son nez pointu. Mais Albert, c’est l’enfant du miracle, celui qui lui permettra de vivre en bonne national-socialiste, car toute bonne nazie doit faire des enfants au Reich. Paul n’avait même pas été capable de lui en faire un. Elle l’avait espéré de Gerd mais en vain. Elle rêve avec Albert de vivre à Nebenwald, héritant de la maison des parents de Paul, où elle finira seule auprès de son enfant adoptif à la toute fin de cette histoire. 

Durant les quatre jours de fuite vers Posen que nous suivons pas à pas avec Erika, entre vie et trépas, en camion puis en train et finalement à pied dans la neige et le froid, « Frau Sattler » va être confrontée aux horreurs de la guerre qu’elle constatera froidement, mais aussi à la bonté qui bien loin de la toucher, sera avilie. Erika ne voit dans la générosité salutaire de certains hommes qu’un égard animal à sa beauté, bien loin de découvrir en eux la solidarité humaine, le désir de sauver quand l’heure est à la mutinerie et à la désolation. 

Seule bouffée d’oxygène dans cette atmosphère pesante, Paul, animé par cette générosité qui, sans le savoir, suit les traces d’Erika, comme si le mal avait toujours une longueur d’avance sur le Bien. 

Si Hervé Bel, dans son ouvrage Erika Sattler, met en valeur une psychologie du mal intrigante, la violence et la cruauté des tableaux qu’il dépeint mêlée à des scènes pornographiques choquent et détournent le lecteur de son but premier qui serait, parce que ce roman est un roman historique, de se plonger dans l’univers de l’époque et de comprendre l’état d’esprit et le ressenti de ces peuples allemand, russe et juif ! 

Partout n’y a que honte, dégoût, cruauté et avilissement de l’Homme là où la guerre peut aussi révéler les plus belles âmes et les plus braves des hommes. La guerre d’Hervé Bel est presque invraisemblable, puisque ces hommes de valeur ne sont, que des étoiles filantes dans cette obscurité malsaine; ce sont Ludwig un infirmier, un soldat russe dont le nom n’est même pas mentionné (pour dire à quel point les russes sont sauvages), Jorg Erwet, le petit lieutenant Gardelegen qui veut sauver Paul qui sera finalement abattu. Cependant Hervé Bel innove, nous ne pouvons pas le lui reprocher ! On découvre dans cet ouvrage la fascination d’Erika pour Hitler : « Il lui était apparu d’abord quelconque, avec sa moustache et son uniforme terne, devant son pupitre. Puis il avait parlé. (…) La voix réveillait en elle des émotions presque musicales, toutes sortes de sentiments, colère, exaltation, tristesse et joie, une joie indescriptible. » On comprend l’engouement pour les jeunesses hitlériennes à travers l’expérience formatrice d’Erika, le souci d’appartenir à une élite, à un corps, une famille, alors qu’elle même a honte de la sienne, pauvre et catholique. 

Dans son ouvrage Hervé Bel nous fait entrer dans l’intimité d’Erika, nous avons accès à ses pensées, ses souvenirs, sa vie, ses attitudes, jusqu’à l’intimité même de son corps. L’auteur ne se borne pas à dévoiler Erika en tant que national-socialiste avec ses idées mais lui donne une dimension physique presque exagérée ! Je ne sais ce qu’Hervé Bel voulait transmettre au lecteur à travers ces scènes pornographiques qu’il essaime dans son ouvrage et de façon brute; peut-être l’espoir de mieux faire comprendre la bestialité d’une femme et d’un homme sans cœur, indifférents à l’Amour, ou bien satisfaire le lecteur et l’abandonner à ses plus viles pensées…Vendre ? Peut-être. Si l’auteur avait été clairvoyant il se serait sans doute rendu compte que la force d’un style clair, précis, imagé, parce qu’il écrit avec talent, aurait suffi à nous faire aimer ou détester tel ou tel personnage, sans avoir à dévoiler toute son intimité, celle d’Erika, celle de Gerd, celle du jeune Kranz ! Cette mesure, qui aurait permis de ne pas verser dans l’absurde, le dégoût et la gêne (parce qu’esthétiquement le langage employé et les tableaux décrits n’ont rien de beau, ni de grand) aurait sans doute aussi permis au lecteur d’évincer l’hypothèse qu’Hervé Bel subit plus la fascination pour le mal que son lecteur même. Erika utilise, manipule. Le lecteur est presque grisé par cette démonstration d’horreurs. A la fin néanmoins le masque tombe. Albert s’insurge contre Erika et dévoile ce que le lecteur pense d’elle, il l’a décrit dans toute sa laideur : « Je sais qui tu es. Tu n’aimes personne (…) J’ai cru longtemps que tu cachais tes sentiments, mais tu n’en avais pas. » A force de se bourrer le crâne de chimères et d’idéaux Erika a perdu toute notion de personnalité, c’est un automate nazi qui prend, puis jette. 

Pour conclure, je dirai qu’Hervé Bel, dans son ouvrage, semble occulter toute une partie de la psychologie humaine et donc de la guerre entre ces hommes. C’est moins l’histoire et la sociologie qui y sont étudiés mais plus le Mal sous toutes ses formes. L’écrivain s’arrête sur la laideur des horreurs de la guerre et omet la beauté de la liberté humaine, qui malgré tout peut-être généreuse, bonne et édifiante. Finalement c’est un bien joli écrin pour un condensé d’horreurs ! 

Claire Carlier

Hervé Bel, Erika Sattler, Editions Stock, 2020, 342 pages

 


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