Le Prix Maintenon

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Le Prix Maintenon

Roi par effraction, François Garde

Certains hommes naissent avec une place dans l’Histoire toute tracée. Ils sont nés pour le trône et le pouvoir qui s’y attache. D’autres, plus rares, sont nés bien loin des fastes des grandes cours, bien modestement et nul ne leur dessinait un avenir de roi. Parmi ceux-là, se dresse la silhouette tant de fois brossée du général Bonaparte, qui gravit les marches de l’Empire par son seul mérite. Et dans l’ombre de cette même illustre silhouette, celle de son beau-frère, son ami, son aide de camp, son maréchal, Joachim Murat. C’est l’épopée et l’ascension de ce fils d’aubergiste du Quercy, devenu général de la Révolution puis maréchal d’Empire, que nous fait découvrir François Garde, écrivain et haut fonctionnaire français. Il nous fait pénétrer en 1815 dans la cellule de Joachim Murat, capturé et jeté en prison après avoir tenté de reconquérir le trône de Naples, perdu après six ans de règne. En six chapitres, six journées de prison avant son exécution le 13 octobre 1815, six jours d’introspection, de rêves, l’auteur nous fait revivre les grandes heures de la vie du Roi de Naples, ces souvenirs qui se bousculent dans la tête du condamné. Celui-ci se revoit enfant, en 1774, ébloui par le cheval d’un officier de passage dans l’auberge paternelle, à qui il ose demander, comme si dès cette époque il était fasciné par les puissants : «Vous…vous êtes vraiment l’envoyé du roi? »

Au fil des six journées où il convoque les souvenirs de son passé, nous le retrouvons toujours fasciné par le grandiose, avec la volonté de se frayer une place dans l’Histoire, place que sa naissance ne lui avait pas offerte mais qu’il peut s’enorgueillir de ne devoir qu’à son courage et à son ambition. Courageux, il l’est, et c’est ce qui lui vaut de croiser en 1795, la route « d’un jeune général d’artillerie, d’origine toscane, corse ou génoise, ce n’est pas très clair, nommé Buonaparte, qui s’est fait remarquer lors du siège de Toulon ». Ce dernier ne tarde pas à remarquer ce hussard qui domine d’une tête tous les autres officiers. Il l’envoie chercher des pièces d’artillerie à la plaine des Sablons. « C’est avec ces canons que Bonaparte fait tirer à mitraille sur les insurgés. Dans l’heure qui suit, Murat intègre l’état-major du jeune général. » Ainsi se nouent les destinées des deux hommes. Et les liens se font plus étroits encore lorsque Murat décide de demander la main de Caroline, la sœur de celui qui est désormais Premier Consul. Il entre ainsi dans la famille Bonaparte, et par ce biais, dans l’Histoire.

Lorsqu’en 1803, installé à Milan, il commande depuis plus de deux ans les armées d’Italie, commence pour Joachim Murat ce que François Garde appelle «la griserie du pouvoir». L’exercice du pouvoir militaire ne parvient plus à satisfaire le général Murat : celui-ci aspire déjà au pouvoir civil et rêve de diriger un peuple. « À Florence, Rome et Naples, il a appris les rudiments du jeu diplomatique ». Il garde de ces années une véritable passion pour l’Italie, comme s’il voyait déjà briller la couronne au loin.

L’année 1804 voit s’installer l’Empire et avec lui Murat grimpe une nouvelle marche puisqu’il devient grand amiral et maréchal de France, mais le titre de roi ne lui revient qu’en 1806, lorsque l’empereur le nomme souverain du grand-duché de Clèves et Berg. Mais cette couronne ne représente pas de quoi satisfaire l’ambitieux Murat. En 1808, l’empereur exauce enfin ses vœux en lui proposant de choisir entre le trône de Naples et de Lisbonne : son amour pour l’Italie ne le laisse pas hésiter un seul instant. « Des deux bonheurs qui lui échoient – obtenir un royaume et retrouver l’Italie – il ne sait lequel l’enchante le plus. » Il se dévoue alors corps et âme à ce royaume dont il a la charge et qu’il entend bien relever.

Ce chemin de gloire, jonché de lauriers et trophées, qui aurait pu imaginer qu’il conduirait à cette sinistre cellule de condamné ? Après avoir partagé les triomphes de l’empereur, il convenait qu’il connaisse aussi comme lui l’infortune et l’échec pour que le destin des deux hommes se fonde en un seul.

Comble de la disgrâce, alors qu’il répond fièrement à ses juges, lors du simulacre de procès qui précède son exécution, Murat s’entend répondre : « Vous, roi de Naples? Le titre dont vous vous parez n’existe pas. Votre usurpation des provinces continentales pendant de trop longues années n’y change rien. » Suprême désillusion que celle de Murat. Son mérite et sa bravoure ont peut-être fait de lui un roi, par ce droit de conquête qu’il invoque pour légitimer son trône et son pouvoir, mais l’Histoire ne se souviendra que d’un roi par effraction. Six jours de réflexion dans sa cellule de Pizzo lui auront permis d’arriver à ce sombre constat.

C’est l’ascension de ce petit fils d’aubergiste du Quercy, que nous voyons se dessiner sous les lignes de François Garde, dans un style riche et envoûtant et le plus spectaculaire est de ne voir cette ascension qu’au travers des barreaux d’une misérable cellule. Il nous semble à la lecture du roman de François Garde découvrir Murat tel qu’il se voyait lui-même. Il ne s’agit pas d’une simple biographie sur cette figure emblématique de l’Empire, mais d’une sorte d’autobiographie, avec cette infinité de détails propres à ce genre littéraire. Cependant, l’auteur conserve par son style riche et enlevé la fraîcheur du roman.

Isabelle Doré

François Garde, Roi par effraction, Collection Blanche, Gallimard, 2019, 304 pages


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