Le Prix Maintenon

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Les imparfaits, Sandrine Yazbeck

Sandrine Yazbeck est une ancienne avocate internationale. Elle a vécu 7 ans à Londres avant de s’installer à Boston. Franco-libanaise, elle a épousé un irlandais, et est la mère de deux jeunes enfants. C’est à quarante ans qu’elle s’est mise à l’écriture. Les Imparfaits est son premier roman.
Le roman est structuré en chapitres courts et fluides qui font alterner les récits d’Howard et de Gamal, eux- mêmes entrecoupés par des extraits du journal de Clara, écrit après son départ de Londres pour Positano. La confrontation des trois points de vue permet au lecteur de reconstituer les faits petit à petit, comme un puzzle, et lui donne ainsi l’illusion d’une parfaite objectivité. L’intrigue est construite autour de ces trois personnages.

Gamal est un ancien grand reporter de guerre dont l’engagement sur le terrain – récompensé par un prix Pulitzer – a fait un homme reconnu et admiré ; il est à la fois charismatique et insaisissable. Son enfance en Égypte dans un contexte politique tendu, ses nombreuses expériences en zones de conflits et la perte de son grand amour au cours d’une mission de terrain l’ont rendu apparemment inflexible. Son flegme passe pour de l’indifférence et un manque de sensibilité ; ainsi explique-t-il, après le départ de sa femme, le respect de la décision de celle-ci : « C’était cela aussi, fondamentalement, l’amour… Laisser partir celui qui voulait s’en aller. Howard, qui voulait Clara pour lui-même, n’avait pas su l’accepter. Je n’avais jamais voulu Clara pour moi-même. À y penser, c’était peut-être pour cela qu’elle m’avait quitté ».

Howard est son ami de toujours. Ancien journaliste comme Gamal, il a dirigé la section politique d’un grand quotidien anglais. Il vit dans l’ombre de Gamal dont il envie et la carrière « de terrain », et la femme : « Dieu sait qu’il n’avait pas su l’aimer ! N’avait-elle jamais eu, dans le creux de la vague, une faiblesse pour moi ? Ne s’était-elle jamais demandé, tandis que Gamal l’ignorait, ce que ce serait d’être dans mes bras, embrassée ? ». C’est ce qui l’empêche de comprendre et d’accepter que son ami ne se batte pas pour retrouver son épouse, alors que lui-même décide de se lancer à sa recherche.

Clara est la femme de Gamal. Lorsqu’elle apprend qu’elle a contracté une maladie incurable, elle quitte Londres et son mari pour retourner en Italie à Positano, où elle a grandi. C’est là qu’elle commence à écrire le journal qui est présenté dans le roman. L’approche de la mort et l’éloignement géographique éveillent sa lucidité et lui permettent de prendre du recul sur sa vie. Mariée à Gamal pendant plus de trente ans, elle s’est très vite attachée à lui, de façon déraisonnée, cherchant à trouver un appui dans son époux. Elle se rend compte trop tard qu’elle a sacrifié beaucoup de choses à son mari, en particulier son désir d’enfant. Dans son journal, elle parle en ces termes de sa vie avec Gamal : « […] un arbitrage impossible entre tout ce que [la vie] m’a apporté et tout ce que je me suis volé à moi-même. Car finalement, c’est moi qui ai trahi tout ce en quoi j’ai cru : pas de longue vie, pas de Clara conquérant le monde, pas d’enfant, pas de mari aimant à mes côtés ». Gamal et Clara cherchent tous deux à s’appuyer l’un sur l’autre pour garder l’équilibre, mais sans y parvenir. Lui semble avoir trop d’influence sur Clara pour pouvoir être véritablement attaché à elle, ainsi qu’il l’explique lui-même : « Clara avait cherché un roc auquel s’agripper de ses petites mains apeurées au lieu d’embrasser le monde avec aplomb et confiance : m’avoir choisi était à cet égard, sans doute, un choix discutable. Et c’était une erreur que j’aurais dû réparer. […] Si j’avais fait preuve d’un peu plus de sensibilité, et d’honnêteté peut-être, je me serais aperçu à temps que c’était par dépendance affective qu’elle restait et non pas en vertu d’un choix mûr et serein ». Elle paraît trouver, dans son admiration pour Gamal, un remède à ses blessures intérieures, notamment la mort accidentelle de ses parents, ainsi qu’à sa détresse affective.

Sa relation avec Howard est tout autre. Alors qu’il est épris d’elle dès le début leur première rencontre, elle prend plaisir à encourager ses conquêtes féminines tout en ayant conscience d’être le seul objet de son désir. C’est donc par jeu qu’elle entretient l’amour d’Howard à son égard, et le bafoue en même temps, afin d’obtenir des informations sur le passé amoureux de Gamal.

Le cadre du triangle amoureux est solidement posé : la présence de Clara dans la vie ou les pensées des deux personnages masculins maintenait la tension nécessaire à l’équilibre de ce trio. D’une part, elle dispensait Howard de se questionner sur les vraies raisons de sa rancœur envers Gamal, et d’autre part elle donnait à Gamal l’illusion d’avoir reconstruit sa vie affective après la mort de son grand amour Rimah. La jalousie, la mauvaise foi et les mensonges ont maintenu ce fragile équilibre et permis à chacun des trois personnages de cacher ses blessures passées : le premier et grand amour de Gamal, la mort accidentelle des parents de Clara, la relation difficile d’Howard à son père. En rompant cet équilibre, le départ soudain de Clara fut l’élément déclencheur d’une introspection forcée de chacun des personnages, au terme de vies mouvementées, à l’image de la scène d’ouverture où Gamal rouvre des cartons accumulés au fil des années sans jamais les rouvrir : « Je pensais aux albums photo qui peuplaient le coffre de ma voiture et à tous les objets que j’y avais laissés sans m’être jamais retourné. Reprenant ma béquille en main, je me dirigeais lentement vers eux avec le sentiment latent que quelque chose de désagréable m’y attendait. À ma grande surprise, le coffre était déjà ouvert. J’en dépoussiérais le contenu à l’aide du chiffon que j’y trouvai, retardant d’autant le moment où il me faudrait regarder. Je disposais ensuite les albums à côté de moi sur la banquette arrière, de solides reliures de cuir noir aux lettres finement dorées que je commençai à feuilleter, voguant de cliché en cliché. Je cherchais quelque chose qui me mènerait à Positano, quelque chose qui me mènerait à Clara. Je cherchais ce que j’aurais dû chercher il y avait cinq ans quand elle avait disparu ».

Les objets – carnets, lettres, cartes postales, montre, thé anglais – sont autant d’indices qui permettent à chaque personnage de remonter le cours du temps et de relire leurs échecs et leurs blessures. L’emploi de narrations à la première personne nous donne accès à cette intimité, et souligne également les représentations, généralement déformées, qu’Howard, Gamal et Clara ont les uns des autres : « Tout comme le tableau de Magritte n’était pas une pipe, mais la représentation possible d’une pipe, ce ne pouvait pas être Rimah qui avait chassé Clara mais la représentation que Clara s’était elle-même faite de Rimah ».

L’œuvre de Magritte, «La trahison des images» (1929), représente une pipe avec la mention: « Ceci n’est pas une pipe », et constitue un jeu sur les rapports entre la réalité et la représentation que nous en avons. Cette référence picturale traverse tout le roman Les Imparfaits, venant rendre concrets les jeux de miroirs que nous propose Sandrine Yazbeck, c’est-à-dire la manière dont chaque personnage module son point de vue sur les deux autres sans parvenir à une représentation figée, ni même complète.

La densité du roman réside précisément dans la complexité de la psychologie de ses personnages, de leurs relations et de leur introspection. Sandrine Yazbeck, en laissant la parole à chacun d’entre eux successivement, nous fait pénétrer dans leur intimité et nous plonge ainsi au plus profond de leur psychologie. La manière dont chacun se décrit ainsi que son rapport aux deux autres est l’élément caractéristique de ce roman, et ce qui lui donne tout son intérêt. Au fil de leurs révélations, les trois personnages se renvoient la balle, tantôt acceptant de faire la lumière sur leur propre vie, tantôt rejetant la faute sur les autres. Le lecteur est ainsi littéralement ballotté, manipulé par les témoignages et les révélations successives, ce qui fait évoluer constamment son point de vue sur chacun des personnages au fur et à mesure de la lecture. Pas de « gentils » ni de « méchants », simplement des personnages « imparfaits », comme le suggère le titre, qui se sont trop longtemps menti entre eux et à eux-mêmes. Là- dessus se base la réussite du roman qui veut rendre compte de la complexité des relations aux autres et à soi, et présente l’originalité de donner la parole à des septuagénaires.

Cependant, malgré la multiplicité des points de vue et la complexité de leur entrelacement, Sandrine Yazbeck n’arrive pas à dépasser la mécanique fonctionnelle d’une psychologie convenue pour donner à son intrigue de véritable épaisseur. Cela tient peut-être également à la faible taille du roman : cent quinze pages pour relire trois vies, cela semble un peu bref.

La technique est maîtrisée et les composants d’un bon roman sont bien présents, mais l’auteur n’a pas su y apporter de supplément d’âme qui rend un roman marquant et fait s’identifier le lecteur aux personnages. L’intrigue, qui devait révéler la profondeur de l’âme humaine, prend finalement le pas sur tout le reste, au détriment de l’analyse psychologique, et, malgré une exécution remarquable, surtout pour un premier roman, ne se dégage pas toute l’émotion qu’en attendait le lecteur, même si l’on peut espérer qu’un prochain roman de Sandrine Yazbeck lui permettra d’affirmer son talent littéraire. Ce triangle amoureux, quoique très bien mené, garde donc un aspect scolaire, avec des ficelles quelquefois trop grosses pour véritablement transporter le lecteur. Une virtuosité sans musicalité, pourrait conclure un mélomane.

Héloïse Coutant

Sandrine Yazbeck, Les imparfaits, Albin Michel, 2019, 160 pages


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