Le Prix Maintenon

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Le voyage du canapé-lit, Pierre Jourde

Quand Pierre Jourde prend la plume, nul ne sait qui en pâtira. Remarqué pour son ouvrage La Littérature sans estomac (2000) dans lequel il démystifiait le milieu littéraire contemporain et son hypocrisie, l’amateur de boxe (également professeur et romancier) s’est ensuite consacré à une littérature interrogeant la littérature, en particulier dans son rapport au narrateur. Ce nouvel ouvrage, héritier de ses réflexions et de ses combats, est l’hommage littéraire d’un fils à sa mère.

Le livre se veut une conversation entre deux frères et une belle-sœur, durant leur voyage en camion transportant de Créteil en Auvergne un sinistre canapé-lit, qui n’est pas bénin dans l’histoire de ces aventuriers. Ultime legs de leur grand-mère à leur mère, il représente son souci de ne rien jeter. Cette discussion improbable temporellement, introduit de nombreux étages de narration. Le premier est le cadre familial qui explique le parcours, et les réflexions qui s’en ensuivent. Le deuxième niveau est nécessairement celui de la route : les pauses et péripéties du voyage, les villes traversées sans s’y arrêter, les paysages; retraçant un itinéraire connu par cœur, celui de leurs vacances. Le troisième étage est le dialogue entre trois personnes qui se connaissent bien, cherchent à pimenter le trajet – et le roman – de leurs anecdotes, se répondent ou s’endorment. Mais Pierre Jourde sait qu’il écrit un roman et joue avec la fiction, en parlant au lecteur seul, ou en semblant poursuivre un monologue intérieur, insérant ainsi un quatrième niveau d’écriture, celui du message d’un auteur à son public et au milieu littéraire.

Cette ambivalence dans son écriture est l’occasion de montrer son art pour maintenir en haleine, quitte à perdre de détails son lecteur. La naturelle discussion à bâtons rompus du début se métamorphose en un mille feuille temporel, dans lequel l’auteur s’enfonce avec une jovialité communicative, fait un détour pour raconter une histoire qu’il savoure à l’avance, perd son fil et l’avoue naturellement. Pourtant, l’un des chevaux de bataille de Pierre Jourde est celui d’une littérature contemporaine nombriliste, qui s’écoute parler avec délectation, et ne fait plus de travail littéraire. Il voue une haine cocasse à ceux qui portent son étendard. Là où l’écrivain dépasse cette problématique bien connue, c’est que, connaissant les règles d’un récit, il joue avec. Il fait du narrateur un personnage comme un autre, qui certes s’étend sur son histoire, et son travail, rit de son statut d’écrivain – le « je » emplit le récit, mais peut se faire contredire par d’autres personnages qui s’expriment au même titre que lui [1] ou même le lecteur que l’auteur houspille fréquemment [2].

Pierre Jourde réhabilite de manière romanesque le salon cher à Madame de Maintenon, où le bon mot règne, où l’on s’amuse de s’entendre faire des figures de style, où l’histoire racontée se délecte, où chacun peut intervenir, et citer des poètes inconnus [3]. « Ce n’est plus un transport de canapé, c’est une croisière culturelle ». Mais si le salon s’est installé dans un camion de déménagement, l’élégante bergère s’est transformée en sofa de psychanalyse.

La conscience moderne ainsi étalée au vu et au su de tous, apparaît bien éclatée. Avec humour, le narrateur se moque de sa bonne conscience, et de son respect humain, qu’il ne peut cependant s’empêcher de suivre. De même, le passage de la modernité se ressent littérairement. Les règles de bienséance ne sont plus désormais. La règle serait à la malséance, si l’écrivain ne s’en moquait également. Les histoires qui rythment les étapes du voyage sont souvent empreintes « de crudités sexuelles ou scatologiques » [4], poncifs de la littérature contemporaine qui sont les premières à être dénoncées. C’est comme si Pierre Jourde ne pouvait pas s’extraire du cadre de la modernité. Il s’explique d’ailleurs avec le lecteur.

« J’ai la conviction profonde que la littérature, que l’art en général, pour s’accomplir pleinement, ne peut se cantonner ni dans la pure sublimation ni dans la revendication du corps ou du déchet. Ni le beau ni l’horrible, ni le bas ni le haut, les deux inextricablement liés, fonctionnant l’un par l’autre. La scatologie, ici, n’est pas une rigolade gratuite, une pure complaisance, encore moins une revendication de l’organique, elle est liée à l’ensemble du propos, tu dois bien le sentir, et la question est liée à ce qui dans l’enfance… Ah merde, il est parti.» [5]

Si l’auteur mêle à ce point les intrigues, les styles, du bas au sublime, c’est que le livre s’explique dans l’enfance de l’auteur, ses rêves, ses difficultés, ses idées fixes. La raison est à trouver là : ce roman est la dédicace littéraire de Pierre Jourde à sa mère, décédée depuis le voyage du canapé-lit. Cette figure tutélaire traverse tout le roman, écrit avec la familiarité d’un fils qui revenait de ses voyages, raconter les pires situations vécues à sa mère. Le ton final se fait réaliste pour rendre hommage à sa grandeur face à une grand-mère peinte avec des traits durs. Et l’auteur nous laisse, à mille lieues de là où il nous avait emmenés, du grotesque au sublime, des paysages perdus du Tibet et du Guatemala jusqu’à l’humble cimetière de Créteil. Le voyage est littérature.

Léon d’Oday

Pierre Jourde, Le voyage du canapé-lit, Collection Blanche, Gallimard, 2019, 272 pages


[1] Martine, sa belle-sœur: « Ça vous a peut-être échappé que je passe le weekend de Pâques dans une camionnette pour trimbaler le canapé de votre grand-mère! Vous l’auriez fait, si je vous avais demandé pour la mienne? Et tout ça dans un livre où mon rôle consiste à jouer les utilités, à donner aimablement la réplique pour faire valoir les problèmes familiaux de ces messieurs! La femme de service, quoi, le quota pour calmer les récriminations féministes! Mais pour le reste, je n’existe pas, pas d’histoire, pas d’épaisseur psychologique, je suis là pour écouter bouche bée les vieux héros burinés, comme dans un livre de Richard Milet ou Olivier Robin » p. 239.
[2] Lecteur qui se rebelle d’être floué sur la marchandise Gallimard p. 80 – 81.
[3] Comme Théodore de Banville, cité p. 131.
[4] Voir le discours plein du personnage rempli de bon sens qu’est Martine p. 240.
[5] Voir le dialogue fictif, p. 81.


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