Le Prix Maintenon

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Le jeune homme à la mule, Michel Orcel

Le jeune homme à la mule, roman de Michel Orcel, est le récit de l’ascension sociale de Jouan Berthier, fils d’un riche paysan de Castellane, au sein de la société niçoise et de l’armée austro-sarde, lorsque la monarchie française de l’Ancien régime vit ses dernières heures. Le royaume de Sardaigne, dénomination des États de Savoie entre 1720 et 1861, est alors le confluent culturel de la France et de ce qui formera le royaume d’Italie. Riche métissage que l’auteur souhaite illustrer par les thèmes de la voie, en tant que moyen de communication, tant postale que pédestre, celle-là se faisant nécessairement par le biais de volontaires voyageant d’un côté à l’autre de la frontière naturelle des Alpes, la poste royale ne desservant pas ces régions. Bien que ce soit par le port d’une lettre que commence le roman, et que quelques échanges épistolaires agrémentent le récit, ce thème n’est pas tellement exploité, ni dans son style lyrique, ni dans la temporalité diachronique qu’il permet. Non pas que ce thème soit nécessaire au caractère esthétique d’une œuvre, mais pourquoi convoquer, voire faire entrer le lecteur dans l’univers de la poste lorsque celui-ci paraît ainsi se juxtaposer à la trame narrative principale qui est celle de l’évolution, de la voie sociale du héros, et n’apporte rien au développement du récit ?

On vit autrement ces temps de transition entre deux lieux que forment les voyages, qui n’apparaissent pas uniquement, sous la plume d’Orcel, comme des moyens pour atteindre un lieu précis, mais comme la possibilité de se situer dans un contexte géographique singulier et d’en comprendre l’histoire locale, de manière incarnée. A fortiori, le roman d’Orcel ressemble plus à un large tableau, brossant d’un côté l’histoire locale de la région, de l’autre l’histoire singulière de Jouan, sans déployer pour autant de grands efforts dans la description des lieux ou dans celle de la psychologie des personnages. Il est donc difficile de s’attacher aux personnages, et de rentrer dans le récit, d’autant plus que la trame narrative se contente de décrire des éléments dont on ne comprend pas tellement la place dans l’économie générale du roman.

Jouan quitte son village sur le dos d’une belle mule blanche, pour y revenir quelques années plus tard richement décoré du titre de capitaine et d’une réputation sans pareil mais le cœur tout aussi noble que le laissait entendre la robe de sa première monture. C’est en se faisant le postier de son père, que Jouan rencontre à Sospel (à plusieurs jours de mulet de Castellane) le chanoine Alberti, drôle d’ecclésiastique « poudré et parfumé », d’une politesse « exquise », aux influences politiques et ecclésiales sans égale – par sa personnalité mystérieuse, sans doute le personnage le plus attachant du récit. L’abbé s’entiche du jeune homme naïf mais plein d’esprit, et lui propose donc de le suivre dans ses affaires à Nice, en tant que secrétaire. Il sera ainsi introduit au cœur des réactions politiques que l’Église tente de mener, alors qu’on souhaite la subordonner à l’État en adoptant une Constitution civile du clergé. Le récit évolue sur un fond historique très bien documenté, qui permet un certain réalisme, mais qui n’honore pas tellement la réputation de poète de l’auteur.

Néanmoins, l’ivresse amoureuse du jeune homme épris de la belle comédienne Giuditta, qui monta sur les planches dans la troupe du célèbre Arlequin de Sacchi, allégera la plume d’historien de notre auteur. La belle, dépeinte comme capricieuse et hautaine, désirée de tous, sera pourtant conquise en un paragraphe par notre jeune héros… Bien que celui-ci doive partager l’objet de son amour avec Filippo, autre amant de Giuditta avec qui elle entretient une relation chaste, il ne manquera pas une prouesse chevaleresque pour sauver sa dame. Lorsqu’il s’absente quelques jours de Nice, Giuditta se fait séquestrer par le baron Saint- Albert qu’elle refuse d’épouser. Avec l’aide du chanoine et de son réseau, Jouan parvient à sauver sa belle des mains du baron. Jouan, tant étourdi de ses aventures avec la comédienne qu’inquiet de son absence de réponse lors de ses tournées artistiques, apprendra bien vite que la liberté donnée à cette relation volage sera autant de gage d’attachement de la part de Giuditta. Lui-même, de son côté, entretient la flamme qu’il avait vu naître dans le cœur de Nanette, jeune fille de son village, avant son départ pour le grand monde.

Début de l’année 1792, le chanoine pressent l’arrivée menaçante des révolutionnaires à Nice, il avertit Jouan de son départ pour Rome. Il doit alors choisir entre suivre son protecteur auprès du Saint Père ou se faire recommander par le chanoine auprès de l’abbé Dionisotti à Turin. Jouan fuit avec Giuditta à Turin, et toute la populace de Nice, pauvres et nobles, à leur suite, car déjà « Mgr Valperga di Maglione s’en allait remettre à pied au général d’Anselm les clefs de la ville ». À Turin, l’entrevue avec l’abbé ami du chanoine l’amène à rencontrer l’aimable comte de Saint-André, qui lui propose d’être son officier subalterne, dans les Troupes légères de sa Majesté. Dans cette guerre des Alpes, notre héros ne manquant ni de courage ni de fidélité à ceux dont il reconnaît le grand cœur, et parvient à gravir les échelons de l’état militaire. Le royaume de Sardaigne est lié par des accords avec l’Autriche, lesquels placent à la tête des troupes que peut diriger Jouan, le général-baron de Wins, à la stratégie militaire obscure. Par manque d’artillerie et de moyens, Jouan et ses troupes subissent une défaite cuisante contre les troupes françaises et notre héros est blessé à l’épaule dans la bataille de Gilette. Jouan, alité quelques jours, pense à Giuditta et lui écrit une dernière lettre très cordiale, la remerciant de l’avoir aimé, la confiant à Fillipo, et la priant de ne plus lui écrire.

Il demande alors une permission et rentre dans son village, qu’il découvre en ruines, pillé par les hardes révolutionnaires. Il apprend la mort de son père lors de la défense de Castellane, mais reçoit le soutien et l’admiration du village entier. Il retrouve Nanette et, le roman s’achevant de manière charmante ainsi : « il lui prit tendrement la main, et lui dit : Marions-nous, Nanette, et repeuplons ce pays dévasté… ».

Dans cette période historique où la proclamation de la liberté n’avait pas de limite, le royaume de Sardaigne n’est donc pas épargné de la Terreur qui secoue la France, au moins dans sa partie nue du bouclier alpin. En 1792 et en 1793, le duché de Savoie et le comté de Nice sont annexés à la République française. Quoique traducteur de Tasse et de Dante, fin connaisseur de la culture italienne, connu également pour ses poésies, n’est-il pas étonnant que Michel Orcel n’ait compté que sur sa maîtrise de l’histoire franco-italienne pour nous narrer un récit aux allures épiques, sans nous faire part de ce qu’il y aurait de pittoresque et de haletant, sans nouer les deux voies évoquées, postale et sociale, en un nœud d’intrigue ? Ou est-ce notre regard qui ne s’est pas laissé convertir à la naïveté de l’écriture et n’a pas su recueillir la beauté dans ses formes simples et ordinaires… ?

Yolanda Verfleiv

Michel Orcel, Le jeune homme à la mule, Pierre-Guillaume de Roux, 2019, 224 pages


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