Le Prix Maintenon

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Le Général a disparu, Georges-Marc Benamou

Le Général a disparu, de Georges-Marc Benamou, est un roman de la rentrée littéraire, publié chez Grasset. Georges-Marc Benamou est producteur, journaliste et écrivain. En 1972 – il a 15 ans – Gallimard lance sa collection de poche Folio. Georges-Marc Benamou propose alors à son frère d’économiser afin d’acheter ensemble un Folio chaque semaine : sa collection commencera avec L’étranger de Camus. Sa devise pourrait d’ailleurs être cette citation du Prix Nobel de littérature : « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde ! » C’est du moins ce qu’il rapporte régulièrement à ses proches et qu’il rend visible dans ses écrits précis et détaillés. Rien n’est mal nommé chez lui, chaque terme utilisé est habilement calibré, et c’est ce qu’il démontre dans son roman Le Général a disparu. Il dépeint en 230 pages trois jours de notre histoire de France : la fuite du général de Gaulle à Baden-Baden, en pleine débâcle estudiantine et ouvrière, les 27, 28 et 29 mai 1968.

Mai 68 est une période bien connue de notre histoire. Les étudiants se révoltent, les ouvriers font la grève, les pavés sautent, la liberté est scandée dans les rues. Pourtant, rares sont les auteurs qui ont pris la plume pour coucher sur le papier un roman lié à cet événement. Il existe certes des témoignages de ceux qui y étaient, des récits politiques, des manifestes, mais des romans, très peu. Et encore moins sur cette fuite à Baden-Baden. C’est le défi relevé avec brio par Georges-Marc Benamou. Un pari que nous pouvons qualifier d’audacieux, mais grâce à une documentation fournie et fouillée, l’auteur réussit une véritable prouesse littéraire.

Benamou fait le choix de plonger le lecteur au cœur du sujet et du héros. Ainsi sommes-nous immergés dans les pensées de De Gaulle : nous accédons à sa conscience, ses doutes, ses angoisses, ses interrogations et nous nouons une relation intime avec le Président en partageant ses souvenirs de guerre, mais également sa vie privée, en particulier sa sollicitude pour son épouse Yvonne. Cependant, le roman n’est pas écrit à la première personne. Tout est rédigé à la troisième personne, mais le narrateur est omniscient et connaît parfaitement le sujet. Par ailleurs, le récit est au présent, dans un mode rédactionnel presque journalistique : les informations arrivent au fur et à mesure, ce qui attise le suspens. Certes, l’histoire est connue du public, étudiée à l’école et évoquée dans des documentaires, mais l’auteur maîtrise si bien sa plume que le lecteur se laisse happer par cette mise en scène pratiquement tragique.

Romancer des actes politiques avec un personnage principal comme le général De Gaulle nécessite du panache et du style, ce dont Georges-Marc Benamou ne manque pas dans ce roman. Trois jours peuvent sembler très courts pour conter ce qui s’est passé. Pourtant, Georges-Marc Benamou use ingénieusement d’une alternance de récits et permet d’entremêler des histoires et de tisser des liens entre les différents protagonistes.

Dans la deuxième partie, les chapitres alternent entre Paris avec Pompidou – qui ne comprend pas cette réaction presque puérile de la part du Président – et le trajet vers Baden-Baden avec De Gaulle et son épouse. Ensuite, l’arrivée à Baden-Baden laisse place aux conversations littéraires et réflexions historiques menées par De Gaulle avec Massu. Tout le long de cette séquence, le lecteur récolte des détails fournis sur le trajet emprunté, les discussions abordées et les effets personnels emportés viennent alimenter plusieurs chapitres et souligner un trait de personnalité du héros : c’est un stratège. Sa fuite prend alors un angle plus militaire et conduit le lecteur dans une sorte d’évasion politique. L’auteur n’oublie pas cet aspect important du personnage tout au long du roman, mais c’est davantage dans la deuxième partie qu’il est amené, comme en témoignent ces différents passages. « Il a tenu à voyager en civil. », « Le troisième hélicoptère, celui de la gendarmerie qui ouvrira la route jusqu’à Saint-Dizier, est prêt aussi. » ou encore : « Il avait réussi à les berner, mais quel travail pour ne pas se couper, penser à tout, tenir tous les fils, ne rien négliger. ». Il semble d’ailleurs que nous puissions entendre dans ces phrases une musicalité militaire, avec un rythme très précis, ce qui renforce l’idée de stratège partant à la guerre, menant sa propre guerre.

Plus loin dans le livre, nous découvrons un passage où la fuite à Baden-Baden est comparée à la fuite à Varennes, lorsque le roi Louis XVI et sa famille quittèrent Paris et la Révolution en juin 1791. « La situation était similaire. Tout se déroulait comme prévu, jusqu’à ce qu’un même petit dérèglement vienne contrarier le plan de ce pauvre Louis XVI… ». La famille royale est chargée, tandis que le couple présidentiel s’est contenté du strict minimum, à se demander s’il n’a pas pris exemple sur les erreurs commises par le roi et son épouse.

Enfin, la troisième partie est consacré au court séjour à Baden-Baden, aux discussions entre De Gaulle et Massu, ou Yvonne De Gaulle et Suzanne Massu, deux épouses et compagnes de route des militaires. Il est évoqué en particulier cette envie de la part de De Gaulle de démissionner, de fuir en Irlande : « Il rêve tout haut, raconte la vieille amitié de la France avec l’Irlande, […]. Cela ne réconforte guère ce pauvre Massu, terrorisé maintenant à l’idée (puisqu’elle devient sérieuse) de se trouver complice de cette fuite en Irlande. ». Cet extrait est révélateur d’un fait : derrière l’apparence imposante et très sûr de lui du général se cache un homme, las de « porter le cadavre de la France ».

Et si nous quittons quelques instants l’aspect romanesque de ce passage, nous nous apercevrons que l’auteur y révèle tout son génie littéraire. Personne ne sait ce qui s’est dit entre Massu et De Gaulle à Baden-

Baden, c’est un mystère passé sous silence. Aussi Benamou brode-t-il une conversation entre les deux personnalités politiques, qui tissent des liens en discutant poésie, voyage ou exil, littérature et philosophie. Nous pouvons même nous demander s’il ne s’agit pas ici d’un voyage initiatique pour De Gaulle auprès de Massu : que Charles, qui était général, apprenne à devenir homme et à accepter à la fois sa faiblesse humaine et à tenir sa place de Président. L’histoire raconte que De Gaulle est revenu grâce à la manifestation de soutien sur les Champs-Élysées, mais le roman laisse supposer qu’il serait retourné à Paris grâce à Massu et ses conseils.

Les qualités du roman nous semblent donc tenir à la fois à sa valeur littéraire et aux réflexions qu’il ouvre sur les grands hommes. Il importe tout d’abord de souligner que la réussite de ce roman ne repose pas seulement sur le style rédactionnel fluide et précis de l’auteur. En sa qualité de journaliste, Georges-Marc Benamou a creusé ses recherches, comme l’atteste le récit truffé de références historiques, littéraires ou philosophiques. C’est ce qui lui permet l’astucieux mariage entre le réel et l’inventé. En utilisant les codes parfaitement maîtrisés du roman et en prenant sa source d’inspiration dans un événement historico-politique, l’auteur livre une œuvre littéraire mêlant la réalité à la fiction avec beaucoup d’élégance et sans parti-pris. Plus largement, il ne s’agit pas ici d’un énième livre sur le général De Gaulle, mais plutôt d’un roman sur le rapport de force entre les hommes de pouvoir et la tentation propre à chaque être humain de fuir ses responsabilités. Les accès de colère et les coups d’autorité du général adressés à ses ministres, la suspicion du Premier Ministre envers le Président, les conseils avisés de Massu à De Gaulle, mais surtout les introspections du général sont autant d’exemples qui confirment que les hommes politiques sont comme des acteurs d’une tragédie grecque : ils se mettent en scène pour permettre un coup de théâtre.

Toscane du Perron

Georges-Marc Benamou, Le Général a disparu, Grasset, 2019, 240 pages


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