Le Prix Maintenon

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Le Dormant d’Éphèse, Xavier Accart

Premier roman de Xavier Accart, Le Dormant d’Éphèse, dédié à son père, est un tableau de la paternité, construit comme un pèlerinage. Les différents sujets d’études de l’auteur, notamment René Guénon ainsi que l’orientalisme, marquent profondément cet ouvrage. Deux histoires s’y entremêlent, celle de Renaud et celle de son fils Malques, dont les voyages incessants accompagnent le flot ininterrompu de leurs états d’âme dans une lutte permanente face à un passé qui ne semble jamais révolu. Le Dormant d’Éphèse, c’est l’histoire de celui qui, partant de Bretagne et se retrouvant à Éphèse, dormant dans sa foi et son espérance, va progressivement se réveiller pour cheminer vers la sainteté à travers les épreuves.

Le roman s’ouvre sur une première partie assez détachée du reste du récit, qui présente les personnages sans analyser leurs sentiments et pensées. Cette analyse est le fil rouge de la suite du roman dont les péripéties ne sont que l’occasion pour les deux personnages principaux, Renaud et son fils Malques, de se perdre et tâcher de se retrouver dans leur souffrance dont la plaie ne cicatrise pas.

Renaud, suite à un meurtre accidentel, s’est exilé après une unique nuit passée avec la femme de sa vie, qui mettra au monde leur fils, Malques. Ce meurtre et ce double abandon restent marqués en lui au fer rouge, et chaque possibilité de rédemption placée sur son chemin se heurte à l’idée que la Miséricorde ne peut être possible pour lui, quoiqu’il accomplisse.

Malques quant à lui, découvre l’histoire de ce père abandonnant sa mère enceinte et son propre fils. En réaction à ce manque d’amour paternel, Malques développe une haine du faux et du péché charnel. La souffrance de l’abandon de son père se transforme en une haine contre le fait que sa mère se soit donnée à lui, et par extension contre le fait que des femmes comme sa sœur, et celle qu’il aime, aient également eu des relations hors mariage avec un homme. L’idée de la rédemption du péché – pour peu qu’il y ait eu péché – de ces femmes ne semble pas envisageable pour Malques qui refuse de comprendre son propre mal-être et en accuse les autres. « Ouvrant son corps [à Hans], Clara s’était offerte à lui pour toujours. Elle avait tout gâché, comme Mari qui s’était souillée avec son géniteur et Jeanne avec ce ridicule histrion. » (p. 156).

L’un comme l’autre se réfugient dans la spiritualité face à ce tourment dont la guérison semble presque impossible, résumé par une phrase de l’ouvrage: « Pour pouvoir aimer, il faut d’abord se considérer digne de l’être » (p.118). Malques se tourne vers la pensée orientale, entre autres, d’un René Guénon, que rencontrera Renaud qui découvre au Maghreb une nouvelle pratique du catholicisme. De nombreux sujets sont abordés, effleurés, aiguisant la curiosité et la soif du lecteur face à de grands concepts, de nouvelles idées, mêlant le catholicisme et une sagesse orientale. L’auteur, qui maîtrise aisément ces concepts, saute d’une idée à l’autre esquissant chacune par de belles phrases.

Orientalisme et catholicisme sont ainsi présentés de manière érudite, référant à des sources précises, puisque l’auteur connaît aussi bien l’orientalisme que le catholicisme, et comprend de manière fine les liens entre les deux, en dépeignant un orientalisme et un catholicisme qui se complètent, s’alimentent. Ces deux traditions du christianisme sont en effet très riches. Chaque point abordé, référence citée est cependant seulement présenté comme une idée, qui peut guider mais ne le fait pas. Le lecteur sent que quelque chose d’important se passe ou peut se passer, et que connaître et comprendre la référence permettrait de davantage saisir l’importance du moment. Dans le même temps, les personnages, face à ces références ou révélations, qu’eux-mêmes ne connaissent pas, ne s’arrêtent pas dessus. Cela est donc frustrant car le lecteur à l’impression que le personnage passe à côté de quelque chose sans pour autant pouvoir lui-même l’expliquer. « Aussi Renaud consacrait-il des soirées à la lecture d’Origène, d’Athanase et de Clément. […] Ces lectures révélaient à Renaud une dimension insoupçonnée de sa religion natale. […] Mais ces écrits restaient pour lui lettre morte. » (p101).

De la même manière, la paix plus ou moins durable que trouvent le père et le fils au Maghreb, offrant une ouverture intéressante, n’est pas expliquée. L’atmosphère, les offices,les rites, les poèmes et les Pères de l’Église sont évoqués de manière superbe avant de disparaître, insaisissables pour le lecteur et malgré tout inutiles pour le père et le fils qui s’en saisissent, eux, un instant, avant de les laisser derrière eux. C’est également le cas des grands instants spirituels vécus par les deux hommes, qui entraînent magistralement le lecteur dans une envolée transcendantale et se retrouvent à chaque fois coupés au cours de l’envolée, sans aucune explication, et n’ayant semblé servir à rien au personnage l’ayant vécu, qui semble vivre dans un « monde révolu mais dont la temporalité intérieure ne permettait aucun projet dans l’avenir » (p.99).

Une partie échappe néanmoins à cette succession de nouvelles idées. Dans tous les voyages qui rythment le roman comme les étapes d’un pèlerinage, un seul est pourtant vraiment choisi et vraiment pèlerinage.
Le Tro Breiz est emprunté par Malques durant de longues semaines comme une solution à sa faiblesse qu’enfin il ressent justement. Ce chemin dénué de pensées littéraires lui permet enfin d’avancer dans ses réflexions dans une nature et un silence encourageant une introspection portant ses fruits.

L’ouvrage est ainsi un tableau. Comme les personnages d’un tableau dont on ne peut que sentir une complexité sans jamais la saisir, les personnages de l’ouvrage ont du mal à se dévoiler, laissant le lecteur perplexe face aux aléas de leur cheminement. Le récit fourmille d’idées, d’interactions, de voyages, autant de pas dans le cheminement de Renaud et Malques, qui sont étalés devant les yeux du lecteur comme autant de détails de peinture colorée. Tout comme ces détails de couleur qui existent sans s’expliquer eux- mêmes, chaque pas du roman laisse au lecteur le soin de l’interpréter lui-même et d’effectuer ses propres recherches.

L’on referme cet ouvrage plus riche de la découverte de la richesse même de ces deux traditions chrétiennes, qui met en exergue un côté spirituel profond, non de cette spiritualité individuelle et égoïste mais une spiritualité riche et dense qui peut permettre à chacun d’avancer sur le chemin de la sienne propre. Les interprétations et la compréhension de l’ouvrage sont, et plus profondément dans ce récit que dans d’autres, autant qu’il y aura de lecteurs.

L’ouvrage est ainsi facile à lire mais dense en références inexpliquées, et porte un récit qui s’enlise de temps à autres. Ce choix de l’auteur de laisser en suspens toutes les références qu’il donne est ainsi critiquable. Les ayant judicieusement placées, il semble savoir de quoi il parle et saisir la portée qu’elles ont ou peuvent avoir. Il laisse ainsi le lecteur assoiffé de compréhension, ce qui peut soit décourager ce dernier au vu de l’ampleur des recherches, soit le porter dans ses recherches.

Irène Salval

Xavier Accart, Le Dormant d’Éphèse, Taillandier, 2019, 336 pages


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