Le Prix Maintenon

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Refaire le monde, Claude Minière

« Tous les grands poètes deviennent fatalement critiques ». Cette affirmation de Baudelaire est une vérité particulièrement à l’œuvre chez les poètes contemporains dans la mesure où, quelles que soient les formes ou les thématiques adoptées, ces derniers sont conscients et lucides vis-à-vis de leurs choix poétiques. Ainsi, lorsque Claude Minière compose son recueil de poésies intitulé Refaire le monde, il se place clairement dans la lignée de Mallarmé, tant il reprend et remet en vigueur l’éclatement du poème inauguré par notre poète parnassien.

De fait, dans les quarante-deux poèmes en vers libre qui constituent Refaire le monde, Claude Minière joue sur l’éclatement, dissociant ainsi les fonctions de communication et de représentation de son langage poétique. C’est ainsi que la poésie de Claude Minière devient un lieu absolu de création, totalement abstraite et intellectuelle. Car finalement, comme Jean-Claude Milner le définissait si bien, le vers n’est qu’un « certain espace à l’intérieur duquel des procédures spécifiques peuvent être définies et dont les bornes extérieures ont des propriétés caractéristiques » ; parmi ces critères, plusieurs sont obligatoires, tels que les aspects géométriques, typographiques ou métriques. D’autres sont facultatifs : c’est le cas de l’unité syntaxique et sémantique. Parmi ces différents aspects, la délimitation visuelle d’un vers est l’élément stable de sa caractérisation. Et cela, Claude Minière l’a parfaitement perçu, puisqu’il abandonne sciemment la régularité métrique pour mieux jouer sur l’éclatement des segments du vers sur les pages de son recueil. Segments dispersés, prose interrompue, morceaux d’énoncés séparés par du blanc : autant de procédés que maitrise Claude Minière et qui lui permettent de faire primer la dimension phonique de son énoncé. C’est pourquoi Refaire le monde est largement apparenté à la poésie de Mallarmé « Coupe de dès n’abolira jamais le hasard », un des tout premiers poèmes typographiques de la littérature française.

Car vous l’aurez compris, Claude Minière joue sur la typographie de ses poèmes et se plaît à démembrer ses vers, approfondissant ainsi considérablement la signification cachée des espaces, de l’italique, de la position des mots, des majuscules même ; dès lors, assonances et allitérations remplacent les rimes. La poésie devient alors une expérience où tout a un pouvoir suggestif. Finalement, cette libération formelle, qui n’est que la continuité de la poésie française moderne, permet une remise en question totale.

En effet, derrière ce questionnement stylistique du vers, on aperçoit aisément une remise en question du sujet poétique lui-même : dans Refaire le monde, Claude Minière dit son désenchantement, sa conscience d’un impossible, son impossibilité de dire. Notre poète, instituteur à ses heures perdues, transmet à son lecteur un lourd message : celui de son inquiétude vis-à-vis de l’avenir de l’espèce humaine, de la politique, de l’économie, du temps, de l’écologie. Autant de thématiques sociales contemporaines que Claude Minière, en bon professeur, se veut d’enseigner. Mais le message de notre écrivain solitaire est amer et presque sombre tant il est passif : celui qui prétend « refaire le monde » par des mots ne propose aucune lutte, aucune issue.

Bien au contraire, Claude Minière se plaît à remonter le temps et à se complaindre : cela se vérifie particulièrement dans son poème « Ils se tuent », véritable sommet du recueil qui se distingue considérablement du reste. En effet, Claude Minière y parvient à mêler écriture poétique et style psalmique, grâce à des procédés recherchés : répétitions et variations sémantiques, parallélismes de construction, langage métaphorique, imaginaire animal, prières d’appel au secours. Ces éléments de structurations créent un refrain de lamentations quasi religieuses qui est une expression originale et plutôt réussie de la création poétique de Claude Minière.

Pourtant, cela ne suffit pas entièrement à notre recueil, trop souvent empreint d’une constante dérision qui altère la poésie de Claude Minière dans une tonalité pessimiste et presque satirique ; or, bien trop souvent la satire, prise à son propre piège, abuse de tout, n’hésitant plus à rimer avec vulgarité, irrévérence et impiété, voire blasphème, même si – notons-le quand même – ce phénomène reste modéré et discret chez Claude Minière. Mais malgré ce défaut primordial, Claude Minière a tout de même le mérite de clore son recueil d’une façon aboutie, puisqu’il nous livre un dernier « Poème », qui, en guise de prologue, parvient à entretenir une réflexion métatextuelle sur sa propre écriture.

Pénélope du Lys

Claude Minière, Refaire le monde, Editions Gallimard, 64 pages, 2021.

 


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