Le Prix Maintenon

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Le Prix Maintenon

Nous sommes maintenant nos êtres chers, Simon Johannin

L’étymologie du mot poésie remonte au grec ancien “poiein” qui signifie “faire, créer”. L’écriture poétique est donc originellement une création, un passage du néant au vivant. Cette capacité de faire jaillir hors de notre imagination et de notre sensibilité une œuvre d’art est très certainement une des lignes de partage entre l’homme et le reste du vivant. Il serait même possible de voir ce talent comme une sorte de mimesis d’un pouvoir divin. En effet, on ne médite sûrement pas assez cette citation extraite de la Bible, qui demeure certes une traduction, avec toutes les limites que cela peut engendrer : “Au commencement était le Verbe”. Cette puissance organisatrice, à l’origine de toutes choses, nous propose son chef-d’œuvre de l’infiniment grand à l’infiniment petit. L’homme plus faible que le divin, il va sans dire, par son esprit, son intelligence et son âme cherche tant bien que mal ce langage idéal pour témoigner du monde. Que l’on soit croyant ou non, on ne peut que s’interroger sur cette vision profonde d’un poète démiurge qui crée des univers imparfaits mais dont la quête du langage poétique ultime sera définitivement éternelle mais éternellement grisante. L’inspiration et l’imagination concrétisant ainsi un pouvoir s’approchant du divin sans jamais y parvenir totalement. Orphée entrevoie Eurydice mais seulement d’un bref coup d’œil, comme la poésie semble s’enfuire au moment où nous pensons nous approcher le plus d’elle.

Ce poème extrait du recueil de Simon Johannin reprend habilement cette question de la création. Le poème se place sous le signe de la création poétique et démiurgique. En effet, le “Au commencement” renvoie bien évidemment à la création du monde. Le poète se pose donc ici comme l’artisan d’un monde qu’il va façonner sous nos yeux. Cette organisation se veut simple et se rapproche de la thématique du souvenir. Les images qui se dévoilent sous nos yeux ne sont pas de longues descriptions réalistes mais des sortes de flashs qui miment un monde en recomposition avec l’évocation de la “robe verte” ou des bouteilles d’alcool. Le cosmos se met petit à petit en place avec l’évocation des ruelles où “chaque soir, les étoiles se rendent”.

Une fois que ce microcosme se met en place, que le théâtre du souvenir se dévoile, c’est la passion qui vient habiter ce monde un peu vide. L’amour semble revivifier le poème en mettant en scène deux amants dans une étreinte passionnelle qui penche presque vers une passion trop exacerbée : “On ne faisait pourtant rien d’autre/ Que bagarrer l’amour”. Ce monde qui se crée devant nous est un espace poétique où le souvenir de la passion se trouve circonscrit. “A chaque fois remonte souvenir” indique que la réminiscence de cet instant heureux est un moment heureux pour le poète qui s’abandonne dans le plaisir de la chair. Le “vieux matelas” devient alors l’objet symbolique qui condense tout cet univers du souvenir. L’essentiel du monde se trouve là, tout le reste n’est que fioritures qui ne s’incarnent pas dans l’univers du poète : “Le reste ne me vient plus”.

Ce jour poétique se conclut presque logiquement par une sorte de demi-sommeil, entre la réalité et les abords de ce territoire enchanteur. Le poète sans cesse à l’équilibre entre deux mondes se voit réveiller par le symbole solaire qui le tire hors du rêve. Toutefois, pendant un bref instant, le jour se faisait dans son univers par sa volonté de créer ou plutôt de recréer cet espace du souvenir.

Simon Johannin nous propose ici un poème touchant de simplicité mais qu’il faut absolument mettre en rapport avec une longue tradition poétique : la création, l’action de faire en d’autres termes la poésie. Le poète semble fonder un espace sacré dans lequel rien ne pourra troubler la beauté de son souvenir amoureux, pas même la mort. Qu’il est bouleversant de toujours trouver sur sa route ces créateurs un peu fous que l’on nomme les poètes, ces hommes qui ont reçu pour seul talent le monde et qui, par leur travail fructueux, en font un deuxième au fil de leurs vers.

Eugène Vigo

 

Au commencement
Il était toi qui coules sur les garçons
Il était une robe verte
Une bouteille d’alcool blanc
Les ruelles d’une ville où, chaque soir, les étoiles se rendent

J’ai cueilli pour toi des fleurs et des médicaments
J’ai fait bleuir ta peau en la serrant trop fort
On ne faisait pourtant rien d’autre
Que bagarrer l’amour

Tes yeux dérobés sous la gêne
Et le rire me pliant encore l’âme sur ce vieux matelas
À chaque fois remonte le souvenir

Le reste ne me vient plus,
Seulement le soleil marchant sur ma nuit
Lorsque tard, je dors encore

 

Simon Johannin, Nous sommes maintenant nos êtres chers, Editions Allia, 96 pages, 2020.

 


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