Le Prix Maintenon

Menu
Menu
Logo Prix Maintenon

Le Prix Maintenon

Nous l’Europe banquet des peuples, Laurent Gaudé

Je me souviens avoir croisé Laurent Gaudé non loin de la Sorbonne, lors d’une séance de dédicaces qui se tenait dans la librairie Compagnie, pour la parution de Salina un de ses derniers ouvrages et peut-être le meilleur d’entre tous. L’écrivain est affable, soucieux de dire quelques mots à chaque lecteur. Je m’avance en le remerciant doublement, d’une part pour ce roman époustouflant et d’autre part pour m’avoir fait échapper à un cours d’agrégation portant sur la théorie guillaumienne du subjonctif. Je m’apprête à partir quand, en bon disciple hugolien, je lui demande si le projet d’une nouvelle Légende des Siècles serait envisageable. Je ne me souviens plus de la réponse verbatim, mais elle disait bon an mal an qu’il s’efforçait déjà d’écrire sa propre Légende. Il me semble que Nous, l’Europe banquet des peuples participe à cette cathédrale de papier.

Notre conception de l’Europe est marquée par des représentations politiques et médiatiques. Nous ne voyons le plus souvent qu’un seul côté des choses, technocrates bruxellois, parlementaires absents, donneurs de leçons aux états, commissions mystérieuses et souterraines, personnes qui décident à notre place. Cette Europe personnifiée médiatiquement et politiquement nous empêche peut-être d’accéder à une histoire plus grandiose. Europe est avant toute chose une princesse enlevée par Zeus métamorphosé en un taureau mugissant. L’Europe c’est aussi la guerre, le désespoir et la réconciliation qui n’était alors qu’un faible espoir. Laurent Gaudé propose de remettre cette histoire en perspective par une grande épopée poétique en vers libre. A l’image de Hugo qui voulait retracer l’épopée humaine « âpre, immense, écroulée [1] », Laurent Gaudé retrace une Europe historique et mythique. Les premières pages de ce recueil en témoignent.

Les vers libres peuvent avoir un aspect déstabilisant à première vue. Ici, l’hétérométrie est déjà signifiante. Laurent Gaudé développe l’idée selon laquelle l’Europe est une suite d’évènements fondateurs et hétéroclites. C’est en définitive une sorte d’édifice façonné par les siècles parfois fragiles, parfois solides. L’agencement des vers se mêle avec l’architecture de la page. Toutefois cet ensemble bringuebalant forme un tout. Le vocabulaire employé par l’auteur renvoie également à cette idée : « mélangés, enrichis, superposés » (10) ou encore « dépôts successifs » (8) et « strates » (11). De même, les passages parfois brutaux d’un vers à l’autre semblent indiquer des sauts temporels dans l’histoire de l’Europe comme dans les vers 16 à 18. L’histoire est passée par là, pour les nations, les systèmes politiques et les peuples. Ce monument européen trouve paradoxalement sa cohérence dans cet échafaudage que l’on pourrait qualifier de chaotique d’où la belle métaphore « Nous sommes les fils et les filles de la sédimentation des siècles » (14). En effet, Laurent Gaudé par cette figure de style montre à la fois un lien filial et tectonique avec le territoire européen. Ce rapport archaïque, et presque mythologique, se prolonge avec cette idée de « longue fossilisation de langues, de cultures » (7).  Le poète dévoile ainsi une Europe bien plus tourmentée et fascinante que ce que la représentation contemporaine nous propose.

La première partie du recueil se nomme « Si vieux, si jeunes ». Elle débute par une interrogation insistante qui n’est que renforcée par l’anaphore en « Sommes-nous » (1-2). Elle pose la question d’une identité non pas seulement géographique mais surtout originelle. Le jeune et le vieillard sont en réalité tous les deux des symboles de l’origine. Le vieillard car il est celui qui a affronté son temps et son siècle. Le jeune car il est le début d’une histoire et d’une vie lancée dans l’inconnue. Ainsi plutôt que d’opposer les générations, Laurent Gaudé en fait une force en mouvement pour établir une « Alliance de la fatigue et de l’enthousiasme » (22). Même si l’ancien paraît souffrant, il n’en demeure pas moins une pierre fondatrice de l’édifice européen. Hugo dans la conception de La Légende des Siècles fait aussi régulièrement intervenir ces deux figures de l’ancien et de l’enfant. « Booz endormi » est un de nos ancêtres exemple de justice, de bonté et de foi. « Petit Paul » nous montre l’importance de l’amour simple et innocent. Ainsi Gaudé exprime aussi ce paradoxe de l’origine qui se fragmente de la naissance jusqu’à « l’épaisseur du temps » (20). L’oxymore au vers 21 expose cette idée « Peut-être sommes-nous cela : des enfants vieux ». La quête de l’Europe est donc aussi une quête de l’origine. Bien entendu, le lecteur n’est pas obligé de partager la vision de l’auteur sur cette épopée de l’Europe. Toutefois, on ne peut que saluer cette tentative poétique de mettre en vers une Europe qui n’est vue que par le biais politique ou médiatique. Cette quête de l’Europe, il fallait s’en emparer, Laurent Gaudé le fait et d’une manière tout à fait convaincante car le génie de l’écrivain se situe dans le pont qu’il bâtit entre mythe poétique et histoire. Il reste désormais à l’auteur à partir l’origine du monde pour arriver au temps moderne, car il n’est qu’au début cette aventure poétique. Cet édifice n’est en somme qu’une première partie d’un monument qui pourrait être plus vaste. Après tout comme le disait Hugo dans la préface de La Légende des Siècles : « Un péristyle est un édifice ».

Eugène Vigo

Sommes-nous vieux ?
Sommes-nous jeunes ? 
Quel âge avons-nous vraiment ? 
Parfois vieillards,
Parfois jeunesse élancée
Nous sommes les héritiers de tant d’années accumulées.
Longue fossilisation de langues, de cultures
Dépôts successifs de tant de passés qui se sont
mélangés, enrichis,superposés,
Des strates de guerres,
De commerce,
D’échange
De conquêtes.
Nous sommes fils et filles de la sédimentation des siècles.
Quel âge avons-nous vraiment ?
Les frontières ont bougé,
Les pays ont grandi,
Les empires, chuté.
Nous sommes traversés d’un long fleuve d’Histoire
Qui nous l’épaisseur du temps.
Peut-être sommes-nous cela : des enfants vieux,
Alliance de la fatigue et de l’enthousiasme.
Qui peut désigner le jour exact de notre naissance ?


[1] HUGO Victor, La Légende des Siècles, “La vision d’où est sorti ce livre”.

 

Laurent Gaudé, Nous l’Europe, banquet des peuples, Acte sud, Poésie, 2019, 208 pages


Retour à la liste