Le Prix Maintenon

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Le Prix Maintenon

Le Grand Hêtre, Pascal Riou

Les deux premières strophes du poème liminaire du recueil D’âge en âge de Pascal Riou, poète français né en 1954 et professeur de lettres en khâgne, composent une entrée à la fois simple et lumineuse dans le recueil. Nous sommes à proprement parler invités à entrer dans le poème par le biais de l’emploi de la deuxième personne, qui nous appelle à nous identifier à la situation décrite : un jardin d’enfance, un grand hêtre, une maison de famille, même si la mention d’enfants et de petits-enfants pourrait laisser penser à la situation particulière du poète.

L’insistance sur le hêtre, « ce grand arbre », la minutie de la description, « ses hautes branches », fait place progressivement à diverses métaphores qui s’éclairent mutuellement. La lumière sur laquelle l’accent est mis par la subtile anaphore de « éclairées » est capitale pour relire le poème : elle introduit à deux reprises un ensemble de quatre vers, une forme de quatrain, qui nous donne à chaque fois une perspective nouvelle sur la situation d’énonciation : la première évoque un regard neuf sur une réalité bien connue mais que l’on quitte, sans doute à regret, la difficulté de laisser un lieu qui nous tient à cœur ; la seconde est plus nettement en dehors de la situation-cadre, car la lumière des branches est comparée à la « clarté » des montagnes, qui ne se comprend que par contraste avec « l’ombre des vallées » – contraste souligné par la rime clarté / vallée. C’est ce dernier vers, plus explicitement mélancolique, qui évoque une situation d’énonciation douloureuse, alors que la focalisation sur le hêtre insistait sur les beaux moments passés autour de l’arbre.

Avancer « dans l’âge et la parole » annonce d’emblée l’une des thématiques importantes du recueil, la parole, sur laquelle se conclut le poème :

Sois ma confiance, grand hêtre de gloire,
Enseigne-moi toujours les mots de l’espérance
Et dis à ma douleur : « La paix soit avec toi. »

L’emploi des italiques tout au long du poème rend d’autant plus forte la salutation biblique finale : « La paix soit avec toi », paix dont le grand hêtre était l’incarnation. Avancer dans la parole, c’est aussi probablement pour le poète apprendre à décrire chacune des situations de la vie courante, ainsi que le montre le premier poème du poème suivant : « Nous marchons parfois – c’est dimanche – ».

Ces premières strophes du poème nous font donc « étreindre la réalité rugueuse », selon l’expression du Bateau Ivre, où Pascal Riou permet à la métaphore de nous conduire au plus près du réel, dans l’ici et le maintenant du monde qui nous entoure, sans lui faire écran par un trop-plein d’images.

Paul Yx

Le grand hêtre
Le hêtre qui t’a vu grandir, aimer,
T’avancer pas à pas dans l’âge et la parole
Et lancer tes fils puis leurs enfants après
Dans la vie prodigue et les lointains aimés,
Ce grand hêtre que tu sais plus vaste que l’enfance,
Voici ses hautes branches, ce matin,
Éclairées comme jamais tu ne les avais vues,
Toi qui vas quitter la maison de toujours
Et laisser ce grand arbre à d’autres mains
Dont tu ne sais le soin, le regard ni la hache.

Éclairées par le matin, elles montent dans la lumière
Comme on voit en montagne
Les sommets tout frangés de clarté
Tandis que l’on marche dans l’ombre des vallées.

 

Pascal Riou, D’âge en âge, Conférence, Poésie, 2018, 110 pages


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