Le Prix Maintenon

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« Le dit de la pierre », Jean-Marie Barnaud

À la lecture de ce poème de Jean-Marie Barnaud, j’ai tout d’abord pensé aux ultimes vers de Lamartine dans le fameux poème « Le Golf de Baya » :

Ainsi tout change, ainsi tout passe ;

Ainsi nous-mêmes nous passons,

Hélas ! sans laisser plus de trace

Que cette barque où nous glissons

Sur cette mer où tout s’efface

Quelles traces laissons-nous donc nous autres humains sur cette planète ? Ne sommes- nous pas tous aussi fugaces que ces empreintes de pas trop proches d’une marée qui nous engloutira bientôt dans un tourbillon de sables épars et de larmes de sel. Imaginez un instant être transporté à ce moment fatidique, l’instant où il faudra larguer les amarres pour ne jamais revenir au port. Jean-Marie Barnaud, au lieu de répondre par un espoir en l’au-delà, propose au contraire d’envisager pleinement ce nouveau seuil.

Toutefois, ce qui frappe d’emblée c’est l’interdiction liminaire forgée par le poète. L’adieu est bien entendu déchirant, cependant, ne soyons pas dupes, ce refus n’est en fait qu’une feinte. Toutefois, il convient de considérer cette mise en garde en tant que telle. Le poète imagine en réalité un événement auquel il ne veut pas assister tout en étant conscient de son caractère inéluctable. L’image est saisissante, tous ces chaînons de vie s’engouffrant les uns après les autres dans cette anfractuosité obscure pour laisser place au subtil balancier d’une ancre. La suite de cette strophe oppose ensuite dans cette veine maritime la fougue marine et vitale qui s’ébroue dans un dernier élan « Dernière écume / À notre proue / Dernières eaux vivaces » face aux « heures grillagées » qui symbolisent une sorte de carcan temporel. Pour poursuivre l’image maritime, nous pourrions assister ici en quelque sorte à un passage de vives-eaux (marée de grande amplitude) aux mortes-eaux (marée de petite envergure), comme une sorte d’épuisement de l’élan vital.

Là où la première strophe marquait une interdiction, la deuxième évoque de manière franche l’incapacité d’écrire ou de décrire ce moment de transition. Rappelons malgré tout que c’est précisément ce que le poète est en train de faire. De plus, il parle de « roman » et évoque aussi l’absence d’« aventure » : « Il n’y aura plus rien / À raconter ». L’enchaînement brutal des vers 10 à 12 semble faire part des limites d’une tentative de structure par le processus romanesque. Le poème se dévoile certes sans ce mécanisme mais il présente néanmoins un avertissement contre une volonté d’ordonner l’événement. En ce sens le roman ne témoigne pas spécifiquement de l’instant, au contraire de la poésie qui est celle qui chante l’éternité qui passe. La seconde partie de cette strophe est riche en images qui reflètent le travail d’une écriture aux propriétés créatrices. Pourtant le poète attire notre attention sur le fait de conserver une certaine simplicité dans son poème, ainsi celui-ci se rapproche « peut-être plus simplement » du monde. Ce dernier est saisi dans son immédiateté et dans sa fulgurance, d’où le passage brutal du vers 13 au vers 14 où « accueillir / L’éclair » mime par son rythme une sorte de monde qui s’impose. La métaphore du vers 16 est celle de l’argile avec le verbe « rader » qui signifie égaliser ou lisser. C’est un écho même aux premiers temps de l’écrit où les scribes gravaient à l’aide de stylet l’histoire et les mythes sur des tablettes de glaise. Peut-être faut-il y voir aussi une référence au travail inlassable de réécriture et de correction que les poètes s’astreignent également à effectuer. Il s’agit alors de « tracer d’ultimes signes » même si ceux-ci sont « effrangés ». En d’autres termes, même si l’expression poétique n’est qu’une approche incomplète du monde, elle demeure un acharnement à saisir l’instant. Cette strophe s’achève par l’importance du souvenir amoureux qui fait émerger l’importance du désir de vivre face à l’événement inexorable qui attend le poète. On le voit bien par cette comparaison avec le désir vivifiant de la mer : « Pour rappeler qu’un jour nous fûmes / L’un à l’autre / Comme on court à la mer ».

La troisième strophe quant à elle s’intègre de manière discrète à l’ensemble, l’absence de majuscule ainsi que les parenthèses qui l’encadrent témoignent en ce sens. Le poète rappelle ici subtilement l’importance de l’expérience du bonheur. Les « soleils » indénombrables sont ici le reflet de précieux moments de vie à la fois tendres et durables. La comparaison équine est quelque peu surprenante à première vue, mais la fougue et la vivacité de ces animaux permettent justement de souligner l’importance de la joie de vivre face à la « leçon du givre » qui s’apparente peut-être à une réalité abrupte et froide. La respiration par les « naseaux » est aussi signifiante puisque l’on imagine bien le nuage de condensation dû à ce souffle de vie qui s’échappe comme le symbole d’une expérience vivifiante.

Certains poètes se lamentent à l’approche du grand départ ou de la séparation, d’autres envisagent l’après tels des prophètes. Jean-Marie Barnaud lui se débat, et dans ce mouvement de liberté proche d’une fin inexorable, la poésie s’impose à lui comme le dernier témoin d’une expérience passée et d’un instant primordial.

J’imagine notre poète à bord de ce navire agitant comme jadis un mouchoir blanc… mais à y regarder de plus près, je crois voir un morceau de papier couvert de lignes noires.

 

Eugène Vigo

 

« Le dit de la pierre »

Interdit

Viendra ce temps

Dernier serpent de chaîne

À l’œil de l’écubier

Dernière écume

À notre proue

Dernières eaux vivaces

Sous les heures grillagées

 

Point de roman possible en ces temps-là

Il n’y aura plus rien

À raconter

Aucune aventure

Peut-être simplement accueillir L’éclair

Ouvrir les mains

Rader un peu d’argile

Tracer d’ultimes signes

Tôt effrangés comme des cendres

Pour rappeler qu’un jour nous fûmes

L’un à l’autre

Comme on court à la mer

 

(mais comment dénombrer tous ces soleils

vécus ensemble

complices de nos visages tendres

et accordés

comme ces chevaux qui se cambraient l’autre matin

naseaux fumants dans la leçon du givre)

 

Jean-Marie Barnaud, Sous l’imperturbable clarté, 2019, Editions Gallimard, Collection Blanche


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