Le Prix Maintenon

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Le Prix Maintenon

La tâche rouge, Marie-Thérèse Gathelier

En raison du confinement auquel nous sommes astreints, parutions et achats littéraires sont suspendus. Ce n’est donc pas vers les recueils de poésie que nous nous tournons aujourd’hui, mais vers les revues. On compte en effet de nombreuses revues qui proposent régulièrement de nous faire découvrir poèmes et poètes : aujourd’hui, l’Albatros, titre baudelairien de la revue de l’Académie de la Poésie Française, qui cherche à « assurer la pérennité et le développement de l’authentique poésie française ». L’association montre un intérêt particulier pour les formes régulières de la poésie, c’est-à-dire pour les poèmes formellement bien définis, comme le sonnet.

En raison du calendrier et du Vendredi Saint, nous ne vous proposons pas l’un des nombreux poèmes sur la place du poète dans le monde et sur la joie et les souffrances poétiques, mais un poème de circonstances. Il est extrait du dernier numéro de la revue, gracieusement mis en ligne par son responsable.

Les quatre strophes d’octosyllabes en rimes embrassées forment ici une chanson : plus ancien vers français, l’octosyllabe donne au poème l’aspect d’une légende, d’un récit ancien, tout comme l’omission du sujet au début de la deuxième strophe, alors que le vocabulaire est pour le reste simple et clair, sans excès poétiques.

Ce qui frappe immédiatement dans ce poème, c’est l’entrelacement du motif spirituel et du motif animal. Si les deux premières strophes racontent la légende du rouge-gorge, les deux suivantes ont un caractère étiologique : elles nous expliquent l’origine de son nom et de la tache rouge sur son ventre. Nous passons d’une scène « terrible » au motif « gracieux » de l’oiseau. C’est ce diptyque qui séduit : la manière dont le rouge-gorge prend une dimension, et une couleur, légendaires, et vient habiter nos jardins comme une sorte de memento mori, mais aussi comme un rappel du dévouement du petit animal. Le paradoxe initial entre le petit oiseau et la Passion est résolu par la tache rouge sur le ventre de l’animal. L’alliance surprenante, le zeugme pour être exacte, du bec et du courage, vient préciser l’action du rouge-gorge : retirer les épines du front du Christ n’est pas un acte anodin, mais une sorte de résistance au pouvoir qui en a couronné la tête messianique. C’est en cela qu’il s’agit d’une preuve de courage : là où les hommes ne pouvaient réussir, c’est un être apparemment insignifiant qui réussit. La tache sur son ventre est donc un signe distinctif, presque d’élection, qui fait du petit oiseau un maître en vertu, à l’image des nombreux pécheurs repentants de l’Évangile qui prennent place aux côtés du Christ. La référence aux repas du rouge-gorge, le ver plutôt que le grain d’orge, rappelle probablement la parole évangélique : « Regardez les oiseaux du ciel qui ne sèment ni ne moissonnent et n’amassent rien dans les greniers, et votre Père céleste les nourrit » (Mt, 6, 26). Ce changement de nourriture constitue alors un privilège accordé à l’oiseau, récompense d’une nourriture plus abondante.

C’est le dernier adjectif du poème qui nous semble résumer toute la saveur de cette chanson : « gracieux » désigne à la fois la grâce envoyée au rouge-gorge pour qu’il enlève les épines du front du Christ, mais aussi le charme élément de ce poème, sa claire distinction.

Paul Yx

En ce terrible Vendredi
Jésus agonisait sans plainte,
Lorsqu’un petit oiseau sans crainte,
Le regarda puis s’attendrit.

Avec son bec et son courage,
La grosse épine retira,
À sa surprise jaillira
Le sang divin sur son plumage.

L’oiseau depuis l’évènement
Porte le nom de rouge-gorge,
Il préfère l’insecte au grain d’orge
Qui meurt au sol paisiblement.

La tache rouge indélébile
Se transmettra jusqu’à ce jour,
Dans tous les petits nids d’amour
De ce gracieux volatile.

Marie-Thérèse Gathelier


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