Le Prix Maintenon

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Le Prix Maintenon

La cérémonie des inquiétudes, Alain Duault

« Panta reî », autrement dit : « Tout coule ». Héraclite d’Éphèse (VIème siècle avant J-C) ne se doutait pas alors qu’il allait exprimer l’une des premières sources d’inspiration de la poésie. Le philosophe évoquait le mouvement perpétuel du monde en tant qu’espace en évolution constante. L’homme vu comme un être sensible passe à travers un monde fugace ou presque fugitif, pourrait-on dire, comme si tout ce qui était fixe devenait synonyme d’absence d’existence. Or précisément l’homme vit aussi de souvenirs qui le frappent ou l’émeuvent. Chacun de ces grains de mémoire sont précieux mais ils appartiennent à un sablier rempli en son haut et percé en sa base, les grains qui s’écoulent tombent dans l’oubli, le néant. Ils s’échappent vers un grand chaos hors de notre esprit. Une autre formule attribuée à Héraclite résume à merveille ce destin tragique de nos moments passés : « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve ». Au moment où l’instant fatidique semble se conclure, nous risquons de ne plus jamais le retrouver. Le poème d’Alain Duault reprend ce topos poétique.

Les vers débutent par la surprise d’un animal sauvage dans un cadre bucolique sans que les couleurs soient directement évoquées, les références indirectes à celles-ci présentent un tableau haut en couleurs avec le vert de la « jupe des arbres » , le rouge des « cerisiers en pleurs » , « les talus d’iris » donnant des aplats de bleu ou de blanc, l’azur de la « mer étale » et peut-être la lumière vespérale avec le « soir » qui tombe. Les personnifications aux vers 5 et 10 du vent et du soleil produisent un effet vivifiant sur l’ensemble comme si des acteurs habitaient ce souvenir marquant. Le poète promène ensuite son regard et sa mémoire à travers des souvenirs personnels qui peuvent avoir pourtant une résonance plus universelle comme « les pierres tièdes sous la peau des pieds nus ou « l’or du pain qui grille ». L’intrusion  de l’auteur dans son propre souvenir par le biais de formules proverbiales renforce ce caractère intemporel : « Il n’y avait rien à comprendre c’est bien souvent cela/ La vie. ». Enfin l’évocation de la femme aimée vient couronner cet instant magique, d’ailleurs la métaphore de la rivière qui s’arrête n’est-elle pas un pied de nez à Héraclite, même ce qui est le plus fluide à l’image du temps s’interrompt devant cette femme ?

La poésie se propose de fixer l’instant, de transformer nos précieux moments en une éternité poétique. C’est précisément dans cette lignée que s’inscrit le poème d’Alain Duault. Tout d’abord, il faut être attentif à l’utilisation des temps dans ce poème. L’utilisation de l’imparfait dans les deux premiers quatrains marque une suspension du temps grâce son aspect duratif, il s’oppose en cela à la brutalité du passé simple. L’imparfait allonge le temps passé, il nous entraîne dans un instant qui s’attarde. Or soyons bien attentifs. On constate l’irruption du présent à partir du vers 2 certes, mais surtout au vers 8 dans l’évocation même du souvenir :  « L’odeur du pain qui grille jusqu’à l’or cuivré ». Le poète nous plonge alors dans l’immédiateté de l’instant.

Le poème devient d’autant plus intéressant qu’il met en scène cette fuite du temps. Cet aspect est également rendu visible par la  ponctuation totalement absente qui donne l’impression que les vers s’écoulent comme le fleuve d’Héraclite. De même, l’utilisation massive des rejets enclenche une dynamique de la fuite. La phrase s’échappe très largement du cadre du vers, comme dans les trois premiers du dernier quatrain :

« C’était pareil c’est la vie qui passe je me souviens

De celles dont j’ai touché le visage que sont-elles

Devenues […] »

Alain Duault parvient ainsi à exprimer la fuite du temps tout en fixant un instant mémorable.

Le poème est, disons-le, une réussite émouvante. L’auteur se joue du temps pour nous entraîner dans un instant fuyant qui n’est pas sans nous rappeler Apollinaire « Vienne la nuit sonne l’heure les jours s’en vont je demeure » . L’auteur a réussi à conserver son grain de mémoire et nous la proposer dans une sincérité exceptionnelle. Le poème illustre à merveille le pouvoir d’une poésie qui brise l’oubli et qui fige un passé signifiant. Alain Duault réalise ainsi le rôle du poète selon Musset dans « Impromptu », c’est-à-dire « éterniser le rêve d’un instant ».

Si le titre du recueil La cérémonie des inquiétudes peut se comprendre dans cette quête complexe de collecter les fragments précieux d’une vie, alors le poète peut se rasséréner car le bruissement de ses vers a bien quelques échos d’éternité.

Eugène Vigo

 

C’était un beau loup joueur sous la jupe des arbres
Je m’en souviens car les cerisiers étaient en pleurs
Les talus hérissés d’iris la mer étale appelait le soir
Et moi je me soutenais avec l’ombre l’air était fou

Et arrogant Le vent décoiffait les chevaux blonds
Il n’y avait rien à comprendre c’est bien souvent cela
La vie : les pierres tièdes sous la peau des pieds nus
L’odeur du pain qui grille jusqu’à l’or cuivré le livre

Qu’on ne voudrait pas finir et soudain c’est la fin
Le soleil du matin qui a des rires à tous les rayons
Une femme dont la peau luit dans le noir mon Dieu
Qu’elle est belle : la rivière s’arrête pour la regarder

C’était pareil c’est la vie qui passe je me souviens
De celles dont j’ai touché le visage que sont-elles
Devenues le loup s’est enfui peut-être ou on l’a tué
Dis que reste-t-il du vent de l’ombre de cet instant

 

Alain Duault, La cérémonie des inquiétudes, Gallimard, Collection Blanche, 2020, 160 pages


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