Le Prix Maintenon

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Je ne suis pas modeste […], Janine Modlinger

Quelle force se dégage de ce court poème de Janine Modlinger !  Et quel émerveillement devant le feu des mots ! Ces trois courtes strophes constituent une magnifique présentation de son travail poétique.

Le rythme ternaire met en valeur les trois qualités de la poésie de Janine Modlinger : la beauté, le chant et le feu. La beauté s’exprime dans la simplicité des mots choisis par la poétesse, le mélange des termes concrets, la soif par exemple, et d’abstractions, mais aussi le choix d’une forme courte présentant des décalages typographiques au point de former un « gracieux dessin », selon l’expression employée ailleurs dans le recueil.

Le poème se présente comme un chant, avec ses trois strophes de même structure, qui proposent à chaque fois une caractérisation du sujet lyrique, d’abord par la négative puis par la positive. Cependant, ces reprises se font d’une manière décalée à chaque fois : si « patiente » et « impatience » se répondent comme deux antonymes, « avide » n’est pas exactement le contraire de « modeste » : l’un exprimant la mesure que l’on conserve dans l’estime de soi, alors que l’avidité désigne un désir exagéré. Leur association, qui joue avec des notions héritées des philosophies antiques, par exemple le « Rien de trop » du fronton de Delphes, témoigne d’une posture poétique de recherche, de désir profond : le sujet lyrique ne se satisfait pas de la mesure habituelle, mais explore les possibilités du langage et du monde. C’est ce qu’approfondit la troisième strophe en opposant la frugalité à la soif. Celle-là désigne le choix d’une nourriture simple, alors que la soif vient ici du plus profond de l’être du sujet lyrique, seul le feu peut l’étancher. Cette frugalité s’exprime magnifiquement dans le titre du recueil : « Pain de lumière », où le pain est la nourriture frugale, simple par excellence, formé ici non de seigle ou de froment, mais de lumière, dont la présence traverse le recueil comme un rayon de soleil.

C’est ce « feu » qui termine le poème, feu qui paradoxalement ne prend pas de place sur la page, se fond dans la structure phonique du texte, comme si ce feu dévorant restait caché, avait besoin de la structure fixe du poème pour se déployer et prendre toute sa place. C’est aussi ce feu qu’évoque Janine Modlinger dans un poème suivant : « le feu de / la parole vive », feu qui brûle tout ce qui n’est pas poésie et fait le silence tout autour de lui. Ce silence qui se crée autour du foyer dévorant explique le choix d’une grande économie poétique, d’une grande simplicité de moyens.

Ce feu est aussi la clef qui permet de comprendre ces vers comme un écho au poème « Die Heimat » de Friedrich Hölderlin (1770-1843), auquel Janine Modlinger consacre un texte :

Denn sie, die uns das himmlische Feuer leihn,

     Die Götter schenken heiliges Leid uns auch,

          Drum bleibe dies. Ein Sohn der Erde

                Schein ich; zu lieben gemacht, zu leiden.

Car ceux-là qui nous prêtent le feu céleste,

     Les Dieux, nous offrent aussi une douleur sacrée,

          Aussi, que cela reste. Je semble être un fils

               De la terre ; fait pour aimer, pour souffrir.

« Le feu céleste » du poète allemand est ici celui de Prométhée, trop avide de voler le feu aux dieux. Ce poème de Hölderlin affirme l’ancrage du poète dans sa condition terrestre, puisque le sujet lyrique se présente comme un « fils de la Terre », fait d’avide et d’assoiffé.

Ce court poème de Janine Modlinger nous ouvre donc la porte de sa poésie et de son recueil en présentant d’une façon flamboyante et pourtant tout en retenue la beauté, le feu et le chant qui l’animent.

 

Je ne suis pas patiente

mais impatiente

de beauté

 

Je ne suis pas modeste

mais avide

du chant

 

 Je ne suis pas frugale

mais assoiffée

de feu

 

Janine Modlinger, Pain de lumière, Edition Ad Solem, 2020, 80 pages


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