Le Prix Maintenon

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Le Prix Maintenon

Horizons incertains, Doc Merlin

Clémenceau disait : “Il suffit d’ajouter militaire à un mot pour lui faire perdre sa signification. Ainsi la justice militaire n’est pas la justice, la musique militaire n’est pas la musique”. Il serait alors de bon ton de se méfier d’une poésie adossée au monde de la grande muette. Or Doc Merlin dans “Horizons incertains” dévoile au contraire une fonction à la fois salvatrice, curative et testimoniale de la poésie face à des êtres humains confrontés à la mort d’un frère d’armes. Il est vrai que la poésie chante finalement la guerre, arma virumque cano, mais indubitablement c’est bien la question de ceux qui sont tombés qui pèsent dans les âmes et dans les consciences. Il faut donc évacuer d’emblée cette question de “poésie militaire” puisqu’en réalité nous sommes confrontés ici à de la poésie au sens noble.

Le début de cet extrait est marqué par une sobriété tragique. Les vers claquent dans une tempête qui aboutira à une destruction inévitable. L’action dans cette première strophe est loin des hommes pour accentuer leur faiblesse face à un destin funeste. D’un point de vue grammatical, c’est la mort qui “suit” et qui “frappe”, c’est elle qui a la main. De même, la tournure “Le risque est pris” ouvre l’extrait sous une forme de passivité, bien compréhensible, des hommes face à la grande faucheuse. Cette première strophe est d’autant plus admirable que son rythme implacable se conclut par l’euphémisme terrible : “Complet le matin/ Le soir à moins un”.

L’extrait se poursuit par une mise en scène d’un passage, avec pertes et fracas, d’une émotion à l’autre. L’exaltation est palpable dans un premier temps : “Éclats de rire au petit-déjeuner” puis c’est l’angoisse et la tristesse qui chassent au grand galop la vigueur du matin par le désespoir du crépuscule : “Terribles sanglots à la nuit tombée”. De même le “Regard déterminé” laisse place à la déréliction où le spectateur hagard est “Perdu dans le vide”. Toute la vigueur de l’humanité n’a rien pu faire face aux ténèbres qui surgissent.

Dans ces deux premières strophes, le poète offre un témoignage de sa rencontre imprévue avec la mort, en revanche la suite du poème tente d’expliquer l’état d’esprit de ceux qui en ont réchappé.

C’est toujours la vitesse de l’action qui est percutante ici, toutes les étapes s’enchaînent de manière effrénée : les moments de colère avec ceux de prostration, la réflexion, la cérémonie d’adieu et d’hommages. La sobriété est de mise, rien ne laisse transparaître un lyrisme larmoyant, pourtant quelle force et quelle puissance ces quelques vers peuvent avoir sur nous ! Toutefois, l’exposition du deuil aussi sobre soit-elle est déjà un pas vers sa compréhension et son acceptation et en cela cette poésie est en quelque sorte curative puisqu’elle expose ce moment tragique. Enfin la périphrase “Linceul aux trois couleurs” pour faire référence au drapeau national montre bien l’importance d’un sacrifice qui va au-delà de sa propre individualité : un sacrifice suprême pour la France.

La France se voit d’ailleurs personnifiée, le “chagrin” qui la mine laisse place à un sentiment de “culpabilité” qui ronge les esprits et les cœurs. Mais au plus profond de ce désespoir et de cette plaie béante, une réponse s’affiche face à l’absurdité de la mort : “Ne rien lâcher, aller de l’avant”. La poésie est donc aussi salvatrice puisqu’ici elle résout la crise de l’immobilisme et de l’abandon face à la perte d’un proche. Est-ce un vers trop simple ? Possible, mais combien de vers trop alambiqués pour ne rien dire avons-nous lu ? Et combien de vers avons-nous à l’esprit dans notre besace intellectuelle pour affronter la vie ? Ce n’est pas une révolution morale, mais c’est l’odeur d’un air frais face à la puanteur de la noirceur de la mort qui s’enlise en l’être humain.

Le poème s’achève par la nécessité de parler et en creux par la possibilité d’écrire pour se soigner. C’est là où le “Doc” est essentiel pour recueillir la parole des “Esprits blessés” et explorer les douloureux “Souvenirs ancrés”. C’est donc bien là que la parole a quelque chose de sacré dans la confidence et dans ce qu’elle peut nous apprendre à nous autres lecteurs.

L’extrait de ce poème de “Doc Merlin” engage donc une triple fonction poétique : témoigner pour dévoiler la présence de la mort que l’on a trop tendance à oublier, soigner l’âme en couchant sur le papier son état d’esprit et se libérer par la parole. Redoutable de sobriété et brillant par sa puissance, ce poème mérite d’être lu pour ce qu’il est, une tentative d’appréhender le monde de ceux qui ne sont plus par le monde de ceux qui s’attardent.

Eugène Vigo

 

Le risque est pris
La mort nous suit
Sans crier gare
Soudain elle frappe
Complet le matin
Le soir à moins un.

Eclats de rire au petit-déjeuner,
Terribles sanglots à la nuit tombée
Regard déterminé au départ en mission
Perdu dans le vide au débriefing.

Entre révolte et sidération
Le bal des émotions
Temps du recueillement
Pause dans les missions
Sonnerie aux morts
Linceul au trois couleurs.

Honneurs au défunt
La France a du chagrin
Pas de colère, de la culpabilité.
Ne rien lâcher, aller de l’avant.

Parler pour se libérer
Doc, tu as le temps ?
Esprits blessés
Souvenirs ancrés Mission terminée
Adieu mon adjudant.

Doc Merlin, Horizons incertains, Editions LC, 2020, 89 pages


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