Le Prix Maintenon

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Haïkus du confinement, Edith Borrut

Amis lecteurs, vous le savez peut-être mais un critique ou un commentateur malavisé se sert parfois d’un texte comme d’un prétexte pour entreprendre un sujet différent de son objet d’étude initial. Cette semaine, je vous propose de mettre en avant un type de poème très en vogue au XXIème siècle mais assez méconnu dans son fonctionnement : le Haïku. Je me servirai pour cette petite initiation qui ne sera sans doute pas exhaustive de l’œuvre d’ Edith Borrut.

Le Haïku provoque souvent à la lecture des réactions contrastées. Certains le traitent avec mépris, d’autres lui vouent un culte qui confine à un orientalisme naïf. Pourtant le Haïku possède sa propre identité qu’il s’agit de transposer ici dans un contexte plus occidental. En effet, cette forme spécifique naît au Japon à la fin du XVIIème siècle, elle fait écho à un thème poétique universel qui est celui de l’instant. Toutefois, l’alternance de vers brefs et longs (5 syllabes/7 syllabes/5 syllabes) regroupés en tercets semble circonscrire le moment poétique dans un cadre encore plus resserré que le sonnet. C’est un monde autonome qui jaillit de manière franche et grave sur la page. En ce sens, le Haïku possède une proximité étonnante avec la gravure qui fige l’instant décisif d’un événement fondateur. La pensée du lecteur se fixe alors sur cette création qui en peu de mots parvient à nous emmener vers d’autres contrées car la sobriété et la brièveté font aussi partie des caractéristiques de ce genre de poème. Dans le Haïku sélectionné, nous retrouvons cette alternance de vers qui en un tercet nous situe dans un milieu paradoxal, la nature s’exhibe dans un foisonnement vivifiant et pourtant l’ultime vers cinglant nous dévoile une tristesse palpable. En effet, Edith Borrut fait entrer l’épisode du confinement dans cet univers poétique, et, de fait, ce moment difficile nous a surpris en partie lors de la saison printanière. D’où notre “Latente détresse”  alors que les parfums des roses nous attirait vers la promenade. Et c’est avec un peu de cynisme que l’on peut constater que cet instant de confinement mélancolique fixé par l’auteur ne s’est pas totalement estompé.

Deux termes sont fondamentaux pour comprendre le fonctionnement du Haïku : le “kigo” et le “kireji”.

Le “kigo” ou mot de saison permet au poète d’être concentré, attentif, sur le monde ou la nature qui se trouve autour de lui. Ce mot est une sorte de garde-fou face à l’inspiration poétique qui mène parfois à d’obscures pentes de rêverie. En effet, le Haïku est à la fois une relation au monde et une introspection. Cet équilibre fragile est donc tenu par ce souci de ne pas laisser la réalité de côté mais qu’au contraire elle entre en résonance avec l’être qui s’empare de ce poème. Dans le poème, le “kigo” est la référence au printemps qui nous projette dans une réalité concrète, connue par tous.

Le “kireji”, ou mot césure, est un signe typographique qui marque une pause dans la description de l’instant. C’est une suspension du temps de la récitation pour entrer dans une réflexion pure. Cette coupure peut aussi s’exprimer dans un changement d’intonation. Dans le poème d’Edith Borrut, dans la seconde strophe, le point d’interrogation entérine et nous interroge sur ce que nous allons faire de ce temps de réclusion : “Cercle ou bien spirale ?”. En d’autres termes, l’”immobilité”  provenant de la situation de confinement doit-elle nous installer dans une routine sans fin symbolisée par le cercle ou bien serons-nous capables d’exploiter ce temps pour nous élever comme une spirale montant vers le ciel ? Encore une fois, la poétesse, assemble subtilement situation concrète et réflexion sur notre propre sort, tout en étant fidèle à la tradition japonaise.

Ce désir d’élévation est d’ailleurs une nouvelle fois adossé à une thématique plus concrète, ainsi la comparaison avec le merle qui vole vers sa “pitance” est un appel vers une nourriture essentielle pour les humains, celle de l’élévation spirituelle et intellectuelle. C’est d’ailleurs à ce prix que l’âme se réveillera de sa langueur.

Amis lecteurs, j’espère qu’à la fin de cette analyse, vous en saurez un peu plus sur le Haïku. La poétesse a ici finement mélangé tradition et contexte pour nous proposer une réflexion sincère sur notre capacité à dépasser le bouleversement de l’isolement. Il demeure, pour être tout à fait juste, une donnée indépassable pour nous autres occidentaux. L’écriture des caractères japonais ou “kanji” est un art qui encore une fois se rapproche beaucoup plus de la gravure que de notre manière d’écrire. Ce spectacle, à moins d’être pratiquant, nous restera alors totalement étranger. Il n’en demeure pas moins que même amputé de cette partie du poème, nous pouvons savourer la balance précise entre le soi et le monde que nous livrent les Haïkus.

Eugène Vigo

 

Le printemps verdit
À la fenêtre, des roses.
Latente détresse

Immobilité
Des gens, des choses, des cœurs.
Cercle ou bien spirale ?

Comme le merle
Volète pour sa pitance,
Tressaille son âme.

 

Edith Borrut, Haïkus du confinement, Editions M’édite, 2020, 56 pages


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