Le Prix Maintenon

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Etre poète, Vianney Roche-Bruyn

Le monde contemporain semble gouverné par deux aspects : l’exposition de l’individualité et la nécessité de montrer les aspects les plus triviaux de la société. D’un côté les émissions à succès où l’on découvre le moi profond d’une célébrité que l’on pensait connaître, de l’autre les scènes à la Houellebecq où les passions tristes se mêlent à la solitude et à la violence. Il convient alors de constater que la norme médiatique ou artistique penche vers cette exhibition généralisée.

La poésie, considérée comme un exhaussement du monde, est bien en peine lorsqu’il s’agit de rendre compte de cette société avide de détails scabreux. À l’inverse, elle serait beaucoup plus propice à l’épanchement du moi, thème ô combien romantique et lyrique. Toutefois, « la mise à nu », comme on aime à l’appeler, doit aussi s’affranchir d’un style trop complexe qui limiterait encore une fois l’accès à la plus pure individualité. Et là encore, la poésie est problématique puisque l’exhaussement du monde ne saurait aller sans une élévation stylistique.

Or Vianney Roche-Bruyn, dans « Être poète », se nourrit d’une tradition poétique plus classique pour exprimer à nous autres contemporains ce qu’est la place du poète. À travers cinq quatrains en alexandrins, il s’empare d’une tradition poétique pour nous la livrer d’une manière frappante et originale.

Ici le « je » du poète se confond avec celui du lecteur, de la personne qui a voulu un jour écrire et qui a connu la peur de ne pas être à la hauteur ou d’être taxé de « doux rêveur ». La paronymie qui marque un jeu de variation avec « décrire » et « écris » montre bien cette hésitation puis finalement cette lancée vers l’inconnu de la poésie. Celle-ci est salvatrice car elle est l’expression d’une intériorité, non pas simple voire simpliste, mais élevée par la force des images comme la personnification et l’hyperbole du cœur exalté au vers 2 : « Mon cœur trop plein de verve avec un grand courage ». De plus le poète est conscient des limites de sa tentative puisqu’il y voit également l’émanation d’une jeunesse enflammée et peut-être un peu mièvre, ainsi ce vers dévoile un recul de l’auteur sur sa propre pratique. Si le poète pleinement conscient de cette difficulté persiste dans cette voie, c’est peut-être que la poésie permet plus qu’une exposition. En ce sens, la musicalité du dernier vers du premier quatrain nous propose cette élévation, remarquez ainsi le jeu de parallélisme entre « mes airs » et « mes vers » ainsi que l’assonance en [o] et l’allitération des dentales [d].

Là où le premier quatrain nous propose une mise en activité complexe du poète, le second nous expose la douleur de la moquerie, du persiflage, qui ne touche non pas seulement l’orgueil mais aussi l’essence de l’artiste. Or Vianney Roche-Bruyn joue ici habilement avec la métrique pour mettre en relief le caractère passé de cette attaque. Au second vers du deuxième quatrain, la virgule placée avant le mot fatidique « hier » brise le rythme de l’alexandrin. De ce fait la ponctuation entraîne une coupe secondaire à l’intérieur du vers, menant à une sorte de rejet interne d’où l’isolement de ce terme. Le mot « hier » est donc souligné car il est la marque d’une pointe que le poète a su finalement dompter : la « rouge blessure ».

Nous l’avons déjà dit mais le caractère profond de ce poème se situe aussi dans la distanciation et la lucidité que le poète porte sur lui-même. Le troisième quatrain et le début du quatrième poursuivent ce processus de réflexion, par le biais de la forme interrogative qui expose les doutes de l’artiste. Ce long processus de réflexion qui se déroule sur cinq vers est une sorte d’obstacle à dépasser pour le poète. Le questionnement débordant de la troisième strophe au début de la quatrième reflète l’ampleur du problème pour l’auteur. Celui-ci ne doit pas attendre le couronnement de lauriers contemporains, la reconnaissance n’est pas de ce monde mais qu’importe ! Il reste la soif de la parole. Là où les trois premiers quatrains témoignent de difficultés profondes d’être poète, les deux derniers procurent des réponses.

Progressivement, la question du « moi » poétique tend à se dissiper, le « je » est absent dans le quatrain final. Le glissement qu’opère ici Vianney Roche-Bruyn est lourd de sens, s’il ne doit rester qu’une chose, c’est l’écriture. C’est cette « force » qui pousse à la création artistique inexorablement. Une « force qui va », peut-être, en tous cas une volonté chevillée au corps de dire le monde. C’est pourquoi le poète lui-même s’écarte de l’individualité de la personne qui « contemple son torse ». Au contraire, c’est la recherche d’un monde à travers l’esprit et la parole poétique qui compte, d’où l’affirmation, voire l’entêtement scripturaire du poète : « Cet esprit qui jamais n’aimera le bâillon ».

Le dernier quatrain expose donc logiquement la fonction du poète selon l’auteur. Cette perspective se veut plus universelle dans le sens où elle s’adresse à tous les poètes ou apprentis poètes.Il s’agit alors de s’emparer de l’écriture, dans ses moindres détails, de la faire sienne. Vianney Roche-Bruyn utilise une belle image à ce propos : « Le fol épanchement d’une fioriture », l’allitération en [f] affirmant à nouveau cette musicalité qu’entretiennent entre eux les mots.  Il faut alors chercher l’inspiration poétique et en faire des vers édifiants. L’auteur utilise une autre métaphore magnifique : « les éloquents éclairs » – notons la musicalité avec la liquide [l], l’occlusive [k], et le son [é] qui se font écho dans les deux mots – qui précise la pensée du poète. Certes la force pénétrante de l’écriture est primordiale mais il faut également rendre celle-ci belle, « éloquente », gracieuse par la puissance des images », ce que Vianney Roche-Bruyn ne manque pas de faire.

Ce poème par son souffle, la force de ses images et, chose rare, sa réflexion profonde sur la métrique est une œuvre précieuse. C’est un message d’espoir et de courage pour les jeunes poètes. Il reste désormais à prendre la plume pour s’emparer de ce siècle où la poésie n’a pas dit son dernier mot !

Eugène Vigo

 

Je ne sais que décrire alors j’écris ces mots,

Sans raison, c’est possible, et pourtant je soulage

Mon cœur trop plein de verve avec un grand courage :

Au-delà de mes vers je vois mes airs jeunots,

 

Je sens cette douleur de mon âme brisée

Par le rire d’autrui dans cette cour, hier.

Oui, peut-être ai-je tort d’éloigner ce vieux fer

D’une rouge blessure à l’ardeur maîtrisée.

 

Sûrement suis-je bête à produire ces vers,

Ne sont-ils point ces morts qui vivent dans l’histoire,

Pour qui l’auteur prétend connaître cette gloire

Qu’il perçoit du tombeau d’une nuit de revers,

 

Et ne voient le succès qu’à son trépas ? La force

Que le poète donne à son puissant crayon –

Cet esprit qui jamais n’aimera le bâillon –

N’a rien de celle-là qui contemple son torse ;

 

Le pouvoir du poète est bien plus que ces airs :

Il préfère puiser dans toute l’écriture

Le fol épanchement d’une fioriture,

Et propose un génie aux éloquents éclairs.

 

Vianney Roche-Bruyn, Etre poète, 2019


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