Le Prix Maintenon

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Le Prix Maintenon

Elle, au même fil, avait étendu, Jean-François Mathé

Jean-François Mathé nous propose ici un doux poème sur la vieillesse, poème au cœur de nos propres réflexions contemporaines après une période où les personnes âgées se sont retrouvées au centre du débat médico-politique. Le couple qui nous est présenté, proche des « Vieux » de Jacques Brel, se caractérise par sa tendresse et sa mélancolie. Nous suivons vers à vers leur humble quotidien, l’ascèse matérielle au profit de la richesse des souvenirs. Les deux premiers vers résument bien cette perspective. Ce sont eux qui m’ont décidée à choisir ce poème sur le site Recours au poème, par leurs sonorités et l’image qu’ils mettent immédiatement en tête :

Elle, au même fil, avait étendu

Un peu de linge, beaucoup de ciel,

Le plus frappant est évidemment le rapprochement du mot concret, « linge » et du plus abstrait « ciel », opposés par les quantifiants « un peu de »/ « beaucoup de », qui créent un contraste frappant entre le fil à linge et le ciel qui y est accroché, par une métaphore qui souligne discrètement la manière dont le personnage féminin, le « elle » solidement campé au début du poème, tient les choses en cercle autour d’elle, pour reprendre l’expression du philosophe Merleau-Ponty, c’est-à-dire s’est appropriée l’espace et, comme le montre la suite du poème, le temps. Il me semble que nous touchons là l’élément clef du poème : le couple a créé un espace-temps qui lui est propre, où les portes sont ouvertes, où l’on fait sécher le ciel sur le fil à linge, où le passé et le présent se mêlent doucement. Mais les mots qui concluent chacune des deux strophes « avenir » et « neuf », s’ils sonnent à première lecture comme la négation des représentations de ce couple, marque en réalité une compréhension nouvelle du futur, plus simple et plus épurée.

Cette représentation simple et calme de l’avenir explique la comparaison avec le pain posé sur la table. C’est l’image qui termine le poème : le temps qui reste est comparé à un pain de campagne. Loin de faire de la vieillesse le moment de la décrépitude et de la maladie, la comparaison en fait un moment d’accomplissement de notre vie, le moment du partage du pain, aliment de la simplicité. « Poser le temps qui reste » semble ici signifier profiter des derniers moments de bonheur sans crainte et sans souci.

Après ces mois agités et emplis d’inquiétude, la fragilité qui nous est donnée à voir ici est emplie d’une douce grandeur. Le calme qui émane de ce poème nous rappelle que la vieillesse n’est pas l’âge de la misère, mais l’âge de la sagesse et de l’expérience.

Paule Yx

Elle, au même fil, avait étendu
un peu de linge, beaucoup de ciel,
lui avait vidé la maison
et laissées béantes portes et fenêtres.
Puis ils s’étaient regardés d’un regard
qui ne les voyait plus dans l’avenir.

Ils avaient amassé assez de mémoire
pour ne rien attendre du lendemain
et pour poser le temps qui restait
comme un pain à partager
sur la table à côté d’un couteau neuf.

Jean-François Mathé, Elle, au même fil, avait étendu


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