Le Prix Maintenon

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Le Prix Maintenon

Cri, Damien Paisant

Damien Paisant nous propose dans son dernier recueil poétique “Cri” une vision de la perte d’un être cher et ce que ce déchirement provoque chez la personne endeuillée. Les thématiques de la déploration et de la lamentation sont ainsi ravivées par la disparition du père en ce qui concerne notre auteur. Celui-ci s’inscrit dans un lignage illustre dans lequel quelques grands noms se sont illustrés comme Hugo pour sa fille Léopoldine.

Cet extrait se compose de trois grandes parties qui forment un ensemble de cinq strophes en vers libres. Le poème s’ouvre par une interrogation sur l’identité et plus précisément sur le leg d’une histoire, d’une temporalité d’où la métaphore du “présent chargé”. Le temps n’est plus ici une onde fluide, insipide, au contraire, il est infusé par l’esprit de la personne défunte, toutefois, cette charge s’impose par la violence du deuil aux êtres qui s’attardent sur la terre, en particulier du poète. Ainsi les deux premières strophes témoignent aussi d’une incompréhension, d’un refus de l’acceptation du sort paternel. Or cette impossibilité constitue la première étape du processus de deuil défini par Elizabeth Kübler-Ross : c’est le déni. La deuxième strophe insiste plus spécifiquement sur le poids à porter, une sorte de pesanteur accrue qui n’est encore une fois pas désirée par le poète marqué par la perte de la figure paternelle. “Les valises fermées” symbolisent ainsi des souvenirs d’un ailleurs bénéfique et salvateur mais celui-ci demeure irrémédiablement clos. En définitive, le deuil nous fait porter une charge qui renferme un trésor de souvenirs dont on ne saisit que très peu la richesse. La dernière strophe de cette première partie est une tentative de détour par le symbole poétique consolateur de la fleur. L’accélération du rythme du poème avec la volonté de rappeler l’importance des sens “et respire/ le parfum” n’est finalement qu’une maigre consolation. Cette légèreté est donc très vite balayée par un renforcement de cette question du poids écrasant du deuil. A la seule différence que cette masse n’est plus de l’ordre du souvenir mais du monde ou de l’entourage d’où la symbolique de la “voie publique” écrasante. Enfin, la destruction apportée la violence du deuil est montrée ici comme un processus d’arrachement à ce que l’on est, de nouveau l’identité est bouleversée par le caractère soudain et intolérable de la mort : “sous les débris de l’exil forcé/ étranger à toi-même”.

Ce premier mouvement expose le deuil sous sa forme la plus dure, la plus sombre celle de l’incompréhension et de la tristesse. Le second mouvement de ce poème semble dépasser cet état pour proposer une vision plus profonde de la perte d’un être cher.

Ce second mouvement débute par la mesure du poids d’un vide, c’est l’absence et sa douleur qui sont ici représentées. La figure du mendiant qui tend sa main vers une autre dans l’attente d’une poignée consolatrice n’est qu’un mirage. Autrui est peut-être proche mais il se situe dans un ailleurs inaccessible. Le “corps affamé” peut se comprendre comme un désir de vie insatiable mais perdu. Cet élan vital difficile à retrouver est le coeur du problème du deuil, d’une part, pour la personne proche du défunt qui doit continuer son existence malgré sa peine, et d’autre part, pour le mort lui-même qui espère ou non en une renaissance.

Le vide laissé et la continuité de l’existence faisaient le centre de cette partie. Il faut désormais se donner un cap à suivre, une règle pour aller plus loin et c’est ce que semble nous dire le troisième mouvement de ce poème.

La réponse magnifique du poète semble être le travail inlassable de l’écriture poétique avec la répétition de l’expression “vers libre” notamment. Cet entêtement du travail sans fin se comprend dès les premiers vers de la cinquième strophe : “qui veut finir/ se refuse à commencer”. Dans une sorte de réagencement poétique, cette volonté d’aller de l’avant avec les actions “dictées par le temps” est la réponse du poète, de se dire qu’il ne faut pas viser une fin mais plutôt une continuité inaltérable pour se situer “Contre la mort’. C’est donc un grand message d’espoir que nous livre finalement Damien Paisant.

Damien Paisant retrace ici certaines étapes du deuil, de l’incompréhension à l’acceptation. Là où le désespoir semblait irrémédiable par un poids du monde insurmontable, le poète nous propose la possibilité d’une écriture poétique qui est vouée à ne pas se terminer pour vaincre l’impossibilité soudaine de la mort.

Eugène Vigo

Qui es tu
pour m’offrir
ce présent chargé
je me dis

Qui es tu
pour me faire porter
ces valises fermées
aux voyages lointains
où l’on peut voir
ailleurs que chez soi

Je me dis
promène-toi
dans la contre-allée
et respire
le parfum
des rares fleurs
la voie publique
t’écrase
sous les débris de
l’exil forcé
étranger à toi même

*
Ce que pèse
la perte
de ne pas être

ou plutôt d’être
ce mendiant
à la main
qui tremble d’attendre
l’autre main
Ce qu’elle pèse
dans ces yeux privés
de lumière
pour voir
l’autre main
à ma portée
Ce qu’elle pèse
dans ce pauvre corps
affamé
toujours affamé

*
qui veut finir
se refuse
à commencer
travail sans objet
vers libre
d’actions dictées
par le temps
contre la mort
qui veut commencer
se refuse
à finir
travail forcé
vers libre
devant la mort

Damien Paisant, Cri, Editions Bruno Doucey, 2020


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